Nous allons aborder une grande thématique de l’histoire de l’art. Elle va profondément modifier l’art dans sa représentation à partir du vingtième siècle. C’est un courant qui est encore existant aujourd’hui : il s’agit de L’ABSTERACTION.
Dans l’art, des manifestations artistiques qui présentent une forme géométrique, on en trouve dans les grottes de la préhistoire de -40.800/-29.600, cela existe également sur les poteries grecques datant du cinquième siècle avant JC, dans les grands livres du moyen âge autour des textes il y a des motifs géométriques, aussi dans l’art islamique où l’on ne peut pas représenter la figure humaine.
Grotte de Castille en Espagne. Jarre attique 740 av JC,. Manuscrit enluminé JP Getty Muséum. Porte en bois sculpté, Alep.
Ce n’est pas parce qu’il y utilisation d’un motif géométrique qu’il y a une démarche liée à l’abstraction. Celle-ci est une démarche spécifique qui va émerger au début du vingtième siècle, jamais avant.
Turner nous propose le titre, Ombres et obscurité, mais le sujet est difficile à définir, y aurait-il des oiseaux qui s’envolent dans cette courbe en haut du tableau ?… En tout cas, en 1843, quand Turner peint ce tableau, il peint un sujet. Il peint un moment météorologique, avec des manifestations d’ombres et de lumières, avec des couleurs spécifiques. C’est ce moment qui l’intéresse : la perte de repères que l’on pourrait avoir face à une réalité météorologique. Donc il y a sujet même si on ne reconnaît rien. Si on découvre ce tableau sans connaître Turner et en pensant que l’on est face à une œuvre contemporaine, on va tomber dans le panneau et dire que c’est de l’abstraction. Mais avant le vingtième siècle si des peintres travaillent comme cela, c’est dans un objectif de créativité : illustrer un sujet sous une forme qui est autre que naturaliste. Naturaliste qui signifie : reproduire exactement la réalité. Pour Turner, la réalité a une forme qui ne permet pas de reconnaître le sujet.
C’est un point d’ancrage important, il y a abstraction à partir du moment où le sujet va disparaître.
Des pionniers vont proposer des démarches différentes pour arrêter d’imiter la nature et d’utiliser des sujets reconnaissables en utilisant des formes et des couleurs pour elles-mêmes.
Sauf pour L’Art Brut qui est un courant spécifique, l’abstraction est toujours une volonté rationnelle. Aujourd’hui, dans nos regards, les œuvres abstraites font partie de notre quotidien, n’oublions pas que l’abstraction existe depuis cent douze ans. Même si, dix personnes choisies au hasard auront pour huit d’entre elles une réaction de rejet ou d’incompréhension avec des réactions du type : « c’est moche, je ne comprends rien, ce n’est pas de l’art, que c’est n’importe quoi, « un enfant de cinq ans est capable de faire ça « . Élèves d’un cours d’histoire de l’art, vous aurez probablement envie de chercher à comprendre et peut-être avez-vous développé ou développerez-vous un attrait pour cette forme d’art.
L’abstraction va être en lien avec deux réalités, parce que s’il n’y a pas de sujet il faut quand même s’ancrer sur quelque chose. La première réalité est : la réalité extérieure qui est la plus directe. Qu’est-ce que l’extérieur produit ou génère comme effet que je (l’artiste) peut créer avec des formes et couleurs ? La deuxième réalité est la réalité intérieure : qu’est-ce que j’ai (l’artiste) en moi et que j’ai (l’artiste) envie d’exprimer au travers de formes et de couleur sans qu’il y ait de sujet.
Les artistes vont donc ouvrir une porte à une créativité assez intéressante car devant le rejet du sujet il va falloir trouver d’autre voies d’expression.
LES PIONNIERS
Vassily KANDINSKY 1866 – 1944
Il va s’employer à inventer un langage axé sur l’émotion que l’on nommera ABSTRACTION LYRIQUE ou l’on voit des zones colorées, des formes de différentes typologies et qui se manifestent de différentes façons. Elles vont remplir une composition.
Et Kandinsky, en tout cas dans cette période ci, va s’axer sur la sensibilité et s’aider de la musique pour composer les toiles.
Piet MONDRIAN 1872 – 1944
Quand on voit cela, on reconnait d’emblée que c’est du Mondrian. Il a construit une abstraction qui lui est propre. Avec des caractéristiques qui seront immuables. Il sera d’une grande rigueur par rapport à cela. On sent que c’est un langage géométrique. On va d’ailleurs appeler cela de l’ ABSTRACTION GEOMETRIQUE. Pour lui, toutes ces règles d’ordre géométrique sont majeures, primordiales et ce sont celles qui vont constituer ses nouvelles compositions.
Kasimir MALEVITCH 1879 – 1935
Kasimir Malevitch est russe, et il va construire son langage abstrait dans un contexte culturel très spécifique qui va largement participer à cette nouvelle démarche créatrice. La volonté de Malevitch n’est pas la même que celle de Mondrian ou de Kandinsky. Mais sa voie est très caractéristique.
Il fait partie des dates majeures à retenir pour les basculements dans l’histoire de l’art. Malevitch travaille en 2 D et crée le courant Suprématisme et parallèlement il y aura un courant en 3D qui s’appellera le Constructivisme. Il sera essentiel pour le monde de la sculpture.
Frantisek KUPKA 1851 – 1957
Quatrième pionnier. Les trois précédents sont comme une évidence alors que l’on parle rarement de Frantisek KUPKA .
Couleurs, formes, mais pas du tout de la même manière que Kandinsky, Mondrian ou Malevitch. Lui aussi propose une nouvelle vision, une autre version de compositions abstraites. Avec des influences et des ancrages différents de ses contemporains à l’exception de la musique, à laquelle comme Kandinsky il est très sensible et qui comme chez Kandinsky est un moyen de créer et de produire des œuvres. Et on verra que chez Kupka il y a une source plus scientifique même si cela n’apparaît pas ici.
Vassilly KANDINSKY
1866 naissance à Moscou. Alors qu’il est encore enfant, la famille s’installe à Odessa et puis ses parents se séparent. Bien qu’il voie régulièrement sa mère, c’est la sœur de celle-ci qui l’initie au dessin et à la peinture. Très jeune, il développe une grande sensibilité aux couleurs et à la beauté des choses.
Kandinsky aura une œuvre impressionnante en terme de quantité et elle sera multiple et complexe.
1885/1889 il étudie l’économie politique à Moscou et en 1889 il participe à un voyage ethnographique pour étudier le droit des paysans. Le folklore de ceux-ci l’intéresse autant que le droit et il voit ces gens comme « des tableaux bariolés » en tout cas il en garde des traces dans ses carnets.
1891 il épouse sa cousine et l’année suivante il obtient son diplôme de droit.
1895 va être l’année de sa révolution intérieure. Depuis l’enfance, à chaque occasions il a suivi son père dans ses déplacement et à eu l’opportunité de visiter des musées. Mais cette année là, il va voir l’exposition des impressionnistes qui se tient à Moscou, et va voir…
Claude Monet, mouvement impressionniste français, qui traite le sujet de manière novatrice pour l’époque. La rencontre avec ces tableaux va le marquer de manière indélébile et aura des répercussions sur sa démarche abstraite. Il dira qu’il a été incapable de reconnaître le sujet, qu’il a fait une expérience d’appréciation de la peinture pour elle même.
1896 il quitte Moscou pour Munich où il va suivre des cours de dessin et de peinture à l’académie où il est critiqué pour l’extravagance de ses couleurs.
1901 il commence une carrière de professeur dans un groupe qu’il a fondé : Palanx. C’est là qu’il va rencontrer Gabriele Munter l’une de ses élèves, elle deviendra sa compagne et ils vivront ensemble alors qu’il n’est pas divorcé.
1906/1908 le couple voyage en Europe et passe quelque temps à Paris où il découvre Matisse et le Fauvisme. Puis ils s’installent à Murnau en Bavière.
Tous ces artistes pionniers qui se sont lancés dans l’abstraction sont tous partis de la figuration puisqu’il n’y avait que cela qui existait. A part des figures géométriques dont je vous parlais en commençant ce cours, l’art au début du vingtième siècle est et a toujours été figuratif, a toujours un sujet. Dans ce tableau on est un peu dans un style post impressionniste, avec un flouté du sujet qui n’est pas traité de manière naturaliste, on reconnaît l’église rouge, les arbres, le reflet dans l’eau, il y a des ombres. Les couleurs ne sont pas réalistes, d’aucun diront qu’il y a une influence fauve.
Ici, l’influence impressionniste est bien marquée par la touche floutée qui construit le sujet. Par contre, le choix des couleurs n’est pas du tout impressionnistes, ils utilisaient des couleurs plus proche de la réalité extérieure. Ici, Kandinsky à choisi des couleurs vives.
Le sujet est traité de manière spontanée avec fraîcheur et fait plus penser à de l’illustration et cela ne cadre pas du tout avec l’art de l’époque. Ou dans un tableau traitant ce genre de groupe il faudrait voir tous les détails, la richesse des vêtements, la beauté des visages et pas ces taches rouges signalant les pommettes.
Cette aquarelle a été longtemps reconnue comme la première œuvre abstraite mais aujourd’hui ce serait contesté. Des recherches laissent penser qu’elle aurait été exécutée en 1913 et que Kandinsky l’aurait anti datée parce qu’il savait que ses contemporains étaient dans le même type de recherche que lui. Et c’est bien ces années 1910 /11 qui ont vu naître tant chez Kandinsky que chez Mondrian, Malevitch et Kupka les premières œuvres abstraites.
1910 est la date importante à retenir*. Avec la disparition du sujet et donc la mise en place de l’abstraction le monde de l’art va changer pour toujours. Et à partir de ce moment là il y aura toujours de l’art avec sujet et de l’art sans sujet.
* (HA) 1907 et Les demoiselles d’Avignon de Picasso est une autre date importante pour d’autres raisons mais nous ne développerons pas plus avant aujourd’hui.
1911 Kandinsky va s’associer avec Franz Marc, Auguste Macke, et d’autres pour créer le Blaue Ritter, Le Cavalier Bleu auquel se joindra Paul Klee. Gabriele Munter est de la partie et fera un travail inlassable pour diffuser et promouvoir le groupe. Les travaux et œuvres de cette époque n’ont rien à voir avec l’abstraction. Cette année là paraît son livre « Du spirituel dans l’art ». Kandinsky divorce de son épouse russe.
Almanach du Cavalier bleu et couverture actuelle du livre Du spirituel dans l’art (un détail d’une œuvre de Kandinsky).
1914 à la déclaration de guerre, l’Allemagne et la Russie sont dans des camps opposés. Kandinsky et Munter se réfugient en Suisse puis en Suède d’où Kandinsky rentre à Moscou. Toutes les œuvres sont restées à Murnau à la garde de Gabriele Munter. Elle va se réfugier à Stockholm. Kandinsky l’y rejoindra en 1916 puis rentrera à nouveau en Russie. En 1917 suite à la révolution et n’ayant pas de nouvelles, elle demandera à La Croix Rouge de faire une recherche mais n’apprendra que des années plus tard qu’il s’est remarié et a un fils. Elle conservera précieusement les œuvres qui sont restées à Murnau. Et plus tard les dissimulera face au Nazis. Hitler affirmera que c’est de l’art dégénéré. C’est pour cela que dans les monographies, (sortes de bottins où l’on consigne toute l’œuvre d’un artiste), toutes ces œuvres seront manquantes et ne seront pas publiées du vivant de Kandinsky.
1914/1921 Kandinsky travaille au développement de la culture et à la pédagogie de l’art à l’Institut de la culture artistique de Moscou. Il peint très peu pendant ces années là. Et en 1921 il reçoit une invitation de Walter Gropius fondateur du Bauhaus pour un poste d’enseignant. Le Bauhaus est une école allemande extrêmement importante pour l’art et tous les métiers du Desing, graphisme, tissage. Les élèves étaient invités à participer à plusieurs ateliers pour développer leur créativité.
1922 Les soviets déclarent l’art abstrait nocif pour les idéaux communistes et les toiles faites en Russie vont être versées dans les collections publiques de la République Socialiste Fédérative de Russie qui est instituée en 1917 après l’abdication de l’Empereur. Et qui deviendra en décembre 1922 l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Les œuvres de Kandinsky sont mises dans les réserves et on ne les verra plus avant longtemps.
1926 suite à son enseignement dans l’atelier de peinture murale au Bauhaus il publie «Points et lignes sur plan ». C’est aussi pour Kandinsky une période de production intense. Mais, petit à petit la montée du nazisme va bousculer l’école qui déménagera plusieurs fois et sera fermée en 1933.
Kandinsky va s’installer à Paris, il obtiendra la nationalité française en 1939 et mourra à Épinay-sur-Seine en 1944 en faisant dont d’une grande partie de ses travaux à la France.
Ses premières oeuvres seront redécouvertes en 1956, douze ans après sa mort lorsque Gabriele Munter va les léguer à la ville de Munich. Et celles de l’URSS resteront inaccessibles, cachées dans les réserves sans être montrées jusqu’en 1963.
C’est en 1963 que la première rétrospective de l’œuvre de Kandinsky aura lieu au Guggenheim à New-York.
QUELLE EST LA DÉMARCHE DE KANDINSKY POUR ARRIVER À L’ABSTRACTION ?
Pour plus de facilité je déclinerai cette progression en trois points.
- La découverte des Meules de Monet
J’ai pris celle-ci parce qu’elle me semble un peu moins naturaliste que d’autres.
(HA) Monet a fait 25 meules, ce qui l’intéressait c’était de traiter un même sujet à des moments différents : dans la journée, au rythme de la saison, pour les capter sous des lumières, des angles différents et saisir ces différences dans un même sujet. C’est le premier à faire ce que l’on appelle « des séries ».
Pour sa « rencontre » avec Monet, je vais vous faire des citations d’après un livre de Dora Vallier, L’art abstrait. Dans ce livre elle traite de l’abstraction en 2D et en 3D et elle reprend beaucoup de propos dits ou écrits par les artistes elles, eux mêmes.
« Jusque là je ne connaissais que l’art naturaliste et presque exclusivement russe… Soudain je me retrouvais devant une meule de foin comme l’indiquait le catalogue de l’exposition mais que je ne reconnaissais pas …Je trouvais que le peintre n’avait pas le droit de peindre d’une façon aussi imprécise. Je sentais … que l’objet (le sujet) manquait dans cette œuvre. Mais je constatais avec étonnement et confusion qu’elle ne faisait pas que surprendre mais qu’elle s’imprimait indélébilement dans la mémoire et se reformait devant vos yeux dans ses moindres détails. Tout restait confus en moi et je ne pouvais prévoir les conséquences de cette découverte. … la peinture m’apparut comme douée d’une puissance fabuleuse. Mais inconsciemment, « l’objet » employé dans l’œuvre en tant qu’élément indispensable, perdit pour moi son importance. »
Les éléments importants de cette citation : l’aspect confusion qui s’inscrit de manière indélébile dans la mémoire. Le paradoxe est présent bien que début 20eme siècle, ce n’est pas dans le vocabulaire artistique. Le mot « objet » il dit « l’objet est employé dans l’œuvre en tant qu’élément indispensable ». Il vit dans un temps chronologique de l’histoire de l’art où l’objet est l’élément central d’un tableau ou d’une œuvre d’art.
Confusion, objet non reconnaissable mais il reste dans la mémoire de manière indélébile. De plus, il se positionne en disant que le peintre n’a pas le droit de peindre de manière aussi imprécise. Alors que lui-même quitte l’académie parce qu’il trouve que c’est trop rigoureux.
Entamer le changement est difficile; il faut se dire 1) je peins de manière imprécise 2) je rend le sujet confus… en 1908 c’est compliqué de faire table rase de 45.800 ans d’art figuratif*. Kandinsky pense que le sujet n’a plus la même puissance que précédemment et affirme que malgré cela l’œuvre a sur lui un impact très puissant. Mais il ne comprend pas encore ce qui se joue et reconnaît qu’il n’imagine pas les conséquences de cette rencontre avec Monet.
*Les plus anciennes peintures pariétales figuratives ont été découvertes en Indonésie : ce sont celles de la grotte de Leang Bulu Sipong 4, datées par l’uranium-thorium de 43 900 ans avant JC
2. L’incident mythique
Dans la mythologie de Kandinsky, il raconte cet incident et on ne peut pas vérifier ce qu’il en est…
« C’était à l’approche du crépuscule, je revenais chez moi … tout plongé dans mon rêve et dans le souvenir du travail accompli lorsque j’aperçu soudain au mur un tableau d’une extraordinaire beauté, brillant d’un rayon intérieur. Je restais interdit, puis je m’approchai de ce tableau-rébus où je ne voyais que des formes et des couleurs et dont la teneur restait incompréhensible. Je trouvais vite la clé du rébus : c’était un tableau de moi qui avait été accroché à l’envers. J’essayai le lendemain, à la lumière du jour, de retrouver l’impression de la veille. Je n’y réussis qu’à moitié… Je sus alors expressément que les « objets » nuisaient à ma peinture. Un abîme effrayant s’ouvrait sous mes pas, tandis qu’en même temps s’offrait à moi une quantité de possibilités et toutes sortes de questions pleines de responsabilités et la plus importante de toutes : « qu’est ce qui devait remplacer l’objet ? ».
Dans un premier temps il va à la rencontre d’une peinture, accrochée à l’envers dans une lumière crépusculaire, il la regarde sans rien y comprendre, elle lui procure une émotion intense. L’objet ne lui apparaissait pas, c’était un rébus. Le même tableau regardé dans des conditions normales ne suscite plus la même émotion. Il en conclu que les objets nuisent à sa peinture.
Peu importe la réalité de ce récit, l’important c’est la démarche qu’il fait. Et il constate que sans objet il a ressentit quelque chose de plus fort qu’en présence d’objets. Il comprend que les objets biaisent son ressenti. Et par conséquent le nôtre, par exemple La vierge à l’enfant biaise notre ressenti c’est une Vierge … à l’enfant. Cet exemple pour vous faire comprendre qu’un sujet va orienter le champ de vos émotions. A partir du moment où il n’y a plus de sujet, qu’il n’y a plus que des couleurs et des formes, c’est comme si l’émotion était pure sans aucune influence, un peu comme la musique qui génère des émotions.
La prise de conscience de ce fait, lui fait dire « un abîme effrayant s’ouvrait devant moi ». En quoi est-ce effrayant ? C’est l’inconnu, ça n’existait pas, que va-t-il peindre ? le changement*, prendre le risque, oser, comment faire ? comment cela va être reçu ?
comment convaincre les autres que cette vérité à de l’intérêt ?
Il dit : « quantités de possibilités » et il a raison puisque qu’aujourd’hui en 2022, 110 ans plus tard le champ de l’abstraction est toujours aussi ouvert, riche.
Et il dit encore : « des questions pleines de responsabilités ». En effet, il fait partie des ces artistes qui sont responsables d’un changement, d’une révolution complète dans le monde de l’art.
* Dans les années 60/70, les théoriciens de l’école de Palo Alto ont démontré que le changement était ce que l’Homme avait le plus de mal à envisager.
3. La réflexion construite, écrite et pratique
En 1910 il a écrit Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier. L’écriture est un peu ampoulée mais on en prend les extraits qui nous éclairent sur le chemin parcouru. L’objectif de cet essai est bien d’énoncer sa progression lente du figuratif à l’abstraction.
Pour lui, chaque peintre doit prendre conscience des propriétés spécifiques de la couleur et des formes. Il passe en revue toutes les couleurs et leurs mélanges en décrivant les émotions, -les siennes- qu’elles et ils procurent. Il n’est pas nécessaire de connaître les émotions de Kandinsky mais bien de connaître les émotions générées par certaines couleurs pures ou résultant d’un mélange pour les utiliser à bon escient et être acteur, actrice des émotions que l’on souhaite transmettre. Il fera la même chose avec les formes qui deviendra réelle par la surface colorée. Il va associer forme et couleur et expliquer les effets obtenus.
« L’art exprime une nécessité intérieure »
Cela vient donc de l’intérieur, mais c’est aussi nécessaire voir obligatoire. Et donc la prochaine fois que votre professeur d’atelier vous demandera pourquoi vous avez mis ce bleu là, où cette forme là vous pourrez dire comme Kandinsky « c’est une nécessité intérieure ».
Attention Kandinsky ne dit pas non plus qu’il faut faire complètement confiance à votre instinct, il dit que plus vous connaîtrez l’effet des couleurs et des formes plus vous serez capable de transmettre les émotions que vous aurez envie de transmettre. Il dit qu’il faut apprendre pour que votre instinct soit le plus juste possible.
De 1910 à 1914 il va construire sa démarche abstraite au moyen de trois expressions : les Impressions, les Improvisations, les Compositions.
1 LES IMPRESSIONS
Il décrit cela comme : « impression directe de la nature extérieure sous une forme dessinée ou peinte. »
On est tout au début, et en effet on peut encore reconnaître à gauche des personnages, au centre un cheval et son cavalier, au dessus une structure architecturale, à droite des champignons ou des ballons ,… Il est touché par une réalité extérieure, il l’a transcrit directement, avec rapidité.
Il y a du mouvement, on pourrait voir un gros bonhomme à droite, cela fait un peu art pariétal, chacun.e pourrait y trouver ce qu’elle, il y cherche. Mais cela devient un peu plus compliqué. Mais où on est toujours d’accord c’est que c’est direct, immédiat, cela a un aspect instinctif.
2 LES IMPROVISATIONS
Il décrit cela comme : « Expressions pour une grande part inconsciente, souvent formées soudainement d’événements de caractères intérieurs. »
La différence entre Expressions et Improvisations : dans Expression il parle d’extérieur, dans improvisations il parle d’intérieur. L’improvisation est inconsciente. Et pour les deux c’est soudain, rapide, spontané.
Les lignes, les formes rondes nous font sentir une construction assez spontanée. Les couleurs ont l’air posées rapidement, le sujet est de moins en moins perceptible, même si il y a toujours moyen d’y voir quelque chose. Il travaille sur une émotion qui est intérieure, avec des formes et des couleurs. Il va transmettre de manière spontanée, le plus rapidement possible souvent en écoutant de la musique.
Et à posteriori on pourra dire qu’on ressent de la joie, de la tristesse ou que c’est morose et c’est pour cela qu’on fait de l’analyse esthétique. Mais si vous vous obstinez, et c’est votre droit, à y voir un château et une princesse, vous êtes à côté de la plaque.
Au début, il utilise la musique, mais à un moment il fera sans. Mais c’est difficile d’abandonner des habitudes acquises. Il cherche à faire sans sujet et pour cela il utilise la musique et il se laisse aller à peindre spontanément en se connectant aux émotions qui le traversent. C’est ce que l’on appellera dans les années 1940 avec les surréalistes, l’écriture automatique. Ils vont beaucoup travailler cette technique en bloquant les portes de la raison par des moyens divers et variés.
Quand c’est inconscient, c’est non maîtrisé par la raison. Dali dira que dans l’inconscient il y a beaucoup d’objets. Quand il peint, les inconscients de Dali sont très reconnaissables mais il les agence dans un monde non reconnaissable. Il peint des éléments que l’on reconnaît très bien parce qu’il a une facture picturale très précise. Mais ce qu’il nous propose n’appartient pas à notre réalité. Mais c’est un sujet et c’est un objet, ce n’est pas une démarche abstraite.
Question : Ne serait-ce pas le gros plan de quelque chose ? Le gros plan met en évidence un détail d’une composition. Cela pourrait bien mais ici, nous avons un titre Improvisation 14 et la composition est complète.
Le piège c’est de chercher quelque chose que l’on reconnaît, ici un sapin, et peut-être un lama … parce que notre cerveau est conditionné à chercher un sujet. Si aujourd’hui l’on voit un sapin à gauche, il ne signifiait rien à une personne qui vit en 1910 conditionné par le naturalisme. Nous, cela nous parle parce que le minimalisme est passé par là.
Affronter ce que l’on ne connait pas est stressant. Il faut donc se contraindre à maîtriser notre cerveau reptilien et se rassurer car il n’y a pas de danger à regarder de l’art abstrait.
Q : À partir de quel moment l’artiste se dit que son tableau est terminé ? Dans l’abstraction géométrique c’est plus facile. Selon le choix de travailler dans le limité ou dans le plein, c’est plus facile de trouver la mesure. Mondrian par exemple sait quand il va s’arrêter. Dans l’abstraction lyrique c’est plus compliqué de doser et de s’arrêter d’exprimer une émotion. Ici Kandinsky parle d’impressions, d’improvisations formées soudainement, c’est un critère. Cela jaillit et cela jaillit d’une certaine manière. Et attention au souci de perfection… Dans ces travaux là, faut-il atteindre une perfection ? De plus, ta question ouvre un grand débat : finir, cela signifie quoi ?
Cette démarche à dû être très inconfortable : Comment dois-je faire ? Je ne sais pas quoi faire, Je ne sais pas si je fais bien, Je ne sais pas si je deviens fou par rapport au cadre et à la structure habituelle. Et en même temps, qu’elle nouveauté, quel challenge, quelle sensation de créativité. Kandinsky devait avoir une vie, de paradoxes très inconfortables, et en même temps très galvanisante.
Si l’on ne contrôle pas son esprit, on dira : des canons, des avions, la guerre… stop ! on s’arrête et on va à la rencontre de ce tableau avec d’autres critères comme par exemple l’ambiance. On est déstabilisé et avec le procédé d’analyse on pourrait dire pourquoi. D’autre part, Kandinsky qui est formé par des années d’étude de naturalisme a sans doute dans le geste des formes et des lignes qui suggèrent des objets de manière inconsciente, malgré lui.
Colère… Si on faisait l’analyse esthétique de cette toile on serait sans doute dans des émotions négatives mais avec des nuances et c’est ce qui est intéressant.
Kandinsky utilise les couleurs et formes pour exprimer une intériorité, il ne dit pas que dans l’intériorité il n’y a que des émotions. Ne pas trop simplifier. Dans les années 70, des artistes continueront à titrer leurs œuvres avec des numérotations pour privilégier le rationnel.
On parlait de sujet, mais y a-t-il un objet ? Kandinsky évacue le terme sujet et le remplace par le mot objet qui est bien plus vaste. Il y a un objet qui ne sera pas nécessairement un sujet. La colère qui se matérialise sous forme de la guerre, la guerre serait le sujet et la colère l’objet. C’est compliqué, on se rend compte que l’abstraction est une démarche hyper intellectualisée.
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