c) LES COMPOSITIONS

Pour rappel : Kandinsky est dans une recherche. Il va procédé en trois temps. a) les impressions, b) les improvisations, c) les compositions. Ces phases se suivent de près et s’appuient les unes sur les autres et donnent lieu à un travail de réflexion, d’analyse intense.

« Ce sont des expressions qui se forment de manière semblable aux improvisations (phase 2) mais, qui lentement élaborées, ont été reprises, examinées et longuement travaillées, à partir des premières ébauches. »

« Semblables aux improvisations » les mots clés d’improvisation :

  • Inconscientes
  • soudaines
  • intérieures

« lentement élaborées, reprises, examinées, longuement travaillées » il retravaille donc ses premiers essais comme s’ils étaient des brouillons, des échantillons, des essais, puisqu’il dit : « à partir des premières ébauches ». Et sans doute des phases de travail : des croquis, des premières peintures et il regarde, constate, compare et croise avec ses connaissances des couleurs et des formes. Il aboutit à quelque chose qui est beaucoup plus travaillé que les phases précédentes. Et c’est pour cela qu’il utilise le terme Composition qui renvoie à la réflexion, au travail d’agencement des éléments et au temps nécessaire pour aboutir.

Étude pour Composition IV, janvier 1911, 18,5×27,1, Mine graphite, fusain et aquarelle sur papier mis au carreau, Centre Pompidou.

Composition IV, 1911, 159,5×250,5, Huile sur toile, Kunstsammlung_Nordrhein-Westfalen

Il va faire de nombreuses ébauches avec l’intention de fixer une, des émotions qui devront être présentes dans le tableau. Si on ne contrôle pas son cerveau reptilien on aurait envie de voir des choses… un arc en ciel, à droite il y a des personnages qui sont entrain de tomber, il y des montagnes. Mais c’est de l’art abstrait, il n’y a pas de sujet, donc pas d’éléments à reconnaître.

Composition VIII, 1923, 140 x201, Musée Guggenheim Bilbao

On est pas dans le même registre que la précédente. Nous savons qu’il y a deux catégories d’abstraction : l’abstraction lyrique et l’abstraction géométrique, on classe volontiers Kandinsky dans l’abstraction lyrique mais celle-ci est plutôt géométrique parce qu’il y a des formes reconnaissables et désignées par un langage en géométrie : des lignes, des angles, des cercles, des courbes, des triangles des carrés, … on sent également une forme d’organisation. Il une sorte de rigidité, tout est visible, on passe d’un élément à l’autre.

Si on regarde la Composition IV, y a-t-il des formes typique du langage géométrique ? Pas vraiment, il y a bien des formes mais elles sont irrégulières, quelconques. Il y a des lignes, et notamment une sorte de courbe qui délimite le bleu mais qui n’a rien à voir avec les courbes de la Composition VIII, il y a des lignes mais elles sont brisées. Les couleurs sont vives, contrastées, et posées spontanément, librement. L’objectif étant d’exprimer la vie, les émotions. Dans la Composition VIII, elles sont plus pâles et plus maîtrisées et sont limitées par les formes géométriques et sont toujours cernées. Il les cloisonne, les contrôle. Il y a de la vie mais elle est plus mécanique. Il y a du rythme induit par les obliques. Ce style là va émerger quand il sera au Bauhaus, il cherche ailleurs, autre chose, maintenant qu’il maîtrise les formes et les couleurs. De plus ses collègues sont dans le Design assez anguleux et cela l’influence probablement.

Au Bauhaus il écrit un second livre.

«  Le point est la forme interne la plus réduite, il est tourné sur lui-même et signifie le silence »

« La ligne est un temps par rapport au point car elle est une succession de points. Elle est le tracé d’un point en mouvement. »

« Le plan/surface :  tôt au tard la ligne se retrouve au point de départ. »

Le point qui fini la phrase, silence, comme le silence en musique dont Kandinsky était amateur. « La ligne est un temps », en effet si l’on pose 150 points l’un à côté de l’autre cela prend du temps et de la place dans l’espace. C’est un concept que les Land artistes vont beaucoup utiliser. La ligne est un point en mouvement, c’est vrai cela ne se voit pas mais cela se conçoit. S’il n’a pas grand chose à dire sur le point, sur la ligne il va développer largement. Le plan que l’on associera ici à la notion de surface et non pas au sens que nous utilisons dans l’analyse esthétique, plans successifs qui partent de nous vers le fond d’un tableau et délimitent des portion d’espaces. Par exemple une feuille A4 est un plan. Mais c’est aussi, comme Kandinsky le formule, l’espace cerné par une ligne qui à un point de départ et qui revient à ce point de départ et délimite un plan, une surface, une forme. On est bien dans de la 2D. Il associera différents types de lignes pour créer des effets différents. Comme dans Composition VIII, où les lignes qui forment le grand angle central a un effet complètement différent que la ligne ondulée à gauche. Et au départ de ces découvertes, il va explorer tous les champs des possibles. Et aujourd’hui encore les artistes qui font de l’abstraction géométrique cherchent encore parce que c’est quasiment infini. Et si on associe les couleurs et les formes, si on remplit l’espace de la toile de manière aléatoire ou organisée, symétrique, …. imaginez les possibilités.

« cette crainte c’est de contaminer ce nouveau monde abstrait par le monde réel »

Son angoisse, c’est que dans ce monde abstrait où il n’y a pas de sujet, il y ait intégration du monde réel, comme celui des plantes, celui de la physique, celui des cristaux, et comme il a peur de cela il va être extrême. Pour lui, entre le monde réel et le monde de l’art il ne doit y avoir aucun contact. Ce nouveau monde abstrait doit être séparé de la réalité que l’on connaît. L’art doit dominer le réel. Il devient dogmatique.

Et on le constate en regardant les Improvisations, les Impressions et les Compositions d’abstraction lyrique où il faut brider notre cerveau reptilien pour qu’il ne nous impose pas des objets là où il n’y en a pas. On est tellement interloqué.e.s, et surtout au début vingtième siècle, et aujourd’hui encore malgré cent dix ans d’art abstrait, cela reste incompréhensible pour un grand nombre de personnes. On a moins tendance de chercher des objets dans l’abstraction géométrique.

La question de la spiritualité est plus présente dans son premier livre. Il se raccroche à cela car il est devant l’inconnu. Il s’aidera aussi de la musique. Dans le second livre, écrit dans les années vingt, il comprend qu’il ne se met pas en danger et il n’a plus trop besoin de se raccrocher à ce qui le rassurait.

Est-ce de la théorie pour la théorie ?
Si vous avez compris que pour les Compositions il y a beaucoup d’ébauches, de croquis dans ses carnets, des ébauches de toile et puis il regarde et réfléchit. On peut se dire que les éléments se mettent en place à force de les faire mais il a du jeter beaucoup. Mais à un moment, il associe ces éléments formes, couleurs, lignes, plans et cela lui parle et il fixe des choix. Et à force il y a un effet esthétisant qui s’installe progressivement.

Qu’est-ce qu’une démarche esthétisante ? C’est avoir un objectif qui vise le « Beau » chercher à séduire, à procurer chez l’autre un émerveillement. C’est difficile à définir, à partager d’autant que le « Beau » est multiple et différent pour chacun.e. Ce qui est intéressant puisque cela nous permet d’en parler.

Certains tableaux vont illustrer ce rigorisme.

On peut dire qu’il y a eu beaucoup d’essais et d’erreurs et que parfois il y avait une rencontre qui fonctionne, une réponse, mais cela tenait aussi parfois du hasard. Mais ce hasard était induit par beaucoup de travail, long, lent, frustrant et puis tout à coup ça y est. Et à la longue le hasard est maîtrisé de plus en plus.

Vassily KANDINSKY, Jaune, rouge, bleu, Huile sur toile (1925) Musée National d’Art Moderne, Paris,

Lyrique ou géométrique ? Lyrique au premier regard à cause des couleurs. Et puis quand on regarde mieux on peut constater que la partie gauche est plus construite dans une abstraction géométrique et que la droite est plus lyrique. Et , si on va regarder des articles et vidéos on vous parlera du visage et du rendez-vous de la lune et du soleil… Kandinsky doit se retourner dans sa tombe. IL N’Y A PAS DE SUJET.

Ce tableau est considéré comme l’un des plus aboutis de Kandinsky, contrastes et harmonies sont présents, il y a des éléments qui se répondent de la partie droite à la partie gauche. Les couleurs: du jaune à gauche et un petit rappel à droite, du bleu à droite et un petit rappel à gauche, du violet en bas et un petit rappel en haut. On sent, qu’il y a une longue réflexion, sur les choix techniques des factures picturales, où il y a des flous, des transparences, et en même temps des factures picturale plus précises.

Accent en rose, 1926, 100,5×80,5, Huile sur toile Centre Pompidou.

Si Kandinsky avait peur que le réel vienne envahir l’abstraction, ici ce n’est pas un réel que l’on connaît mais cela nous fait quand même penser à l’espace. En soit ce n’est pas grave. Si on fait l’analyse esthétique de ce tableau on voit que le message va plus loin que cela. Et là on voit qu’il structure de plus en plus et qu’il va vers une esthétique qui rend l’abstraction plus acceptable du fait que l’on est dans une ambivalence entre le lyrique et le géométrique.

Quelques cercles, 1923, 140,3×140,7, Huile sur toile, Musée Guggenheim

Dans ces deux tableaux, on est loin des compositions géométriques, à gauche, en 1940, après une visite à Miro il fait ces mondes poétique pour s’abstraire de la guerre. Et ci dessous, il accentue ce monde biomorphique.

En 1941, le courant prégnant est le Surréalisme. Kandinsky a sans doute vu des œuvres surréalistes. C’est un mouvement qui utilise cette écriture automatique et qui donne accès à une expression interne non contrôlée qui montre des éléments impossibles dans un monde impossible. Kandinsky a quitté les règles pures de l’abstraction qu’il avait fixées mais c’est normal, en trente ans un artiste peut changer de point de vue et faire évoluer sa créativité.