Un autre artiste, dont on ne parle quasiment jamais :

Frantisek KUPKA  1871 – 1957

Frantisek Kupka, est considéré comme un des pères de l’abstraction en peinture et pourtant il dira :

« Ma peinture, abstraite ? Pourquoi ? La peinture est concrète : couleurs, formes, dynamiques. Ce qui compte, c’est l’invention. On doit inventer et puis construire »

Les œuvres ne sont pas présentées dans l’ordre chronologique parce que Kupka retravaille certaines de ses œuvres. Il n’apprécierait pas que l’on fasse un classement chronologique de ses œuvres. Il préférerait un classement plus thématique ou plus formel. Et pour la compréhension du cheminement de l’artiste c’est plus abordable.

1871 il naît en Tchécoslovaquie (Bohème) dans une famille modeste et travaille dès l’âge de 13 ans dans un atelier de sellerie, mais il aime dessiner.

1889 entre à l’académie de Prague après avoir suivit un cours de peinture.

1892 Il part à Vienne et s’inscrit à l’académie. A la fin du 19è S. on y apprend toutes les techniques académiques du dessin. En Tchécoslovaquie, en Autriche et plus généralement dans l’Empire austro- hongrois on est très axé sur l’ornementation et les arts décoratifs. Une effervescence artistique initiée par les artistes qui vont se regrouper en un mouvement appelé Sécession Viennoise va prôner un renouveau et un art total. En musique : Schonberg, Mahler; en architecture : Otto Wagner;  en peinture c’est Gustav Klimt, qui est une des valeurs montantes. Et dans la même période, Sigmund Freud met au point sa pratique analytique.

Kupka s’inscrit en cours de peinture, et en parallèle, de manière autodidacte, il amplifie ses connaissances en philosophie et en occultisme qui est très à la mode dans les milieux intellectuels de l’époque.

1896 Il voyage en Scandinavie et arrive en France, il s’installe à Paris et fréquente Montmartre où il retrouve un compatriote : Mucha

Bières de la Meuse, 1897- lithographie – 154.5 × 104.5 cm
Collection particulière

Mucha est spécialisé en affiches publicitaires dans lesquelles, il développe des ornementations en art nouveau.

Maison Horta, Bruxelles, construite entre 1898 / 1901

(HA- Mouvements) L’Art Nouveau : est caractérisé par la ligne coup de fouet faite de courbes et contre courbes. Il se répand à travers toute l’Europe fin 19eme et dure jusqu’au début 20eme siècle.

Maison Stoclet, Bruxelles construite entre 1905 / 1911

L’Art Déco : est caractérisé par des lignes verticales et horizontales se croisant à angle droit. Apparaît en 1910 et décline en 1930.

Mucha qui s’est fait une place dans le monde de l’illustration, de la publicité et de l’affiche entraîne Kupka qui produit des illustrations, pour le magazine satirique l’Assiette au Beurre, sous forme de gravures et réalise des affiches pour les cabarets.

L’orientation de ces magazines est de type antimonarchiste, anticlérical, limite anarchiste. Il travaillera pour ces magazines jusqu’en 1907.

Comme ces pairs en abstraction Kupka a une solide formation académique et débute comme eux par une phase figurative.

La danse macabre 1896 dessin préparatoire où l’on voit un coup de crayon incisif, avec une tendance à la déformation et un penchant vers la caricature qui est sans doute dû à son travail pour la presse satirique

Nu allongé, Gabrielle, 1898 (24 × 41 cm), Narodni Galerie, Prague

Mais, en peinture,  il fait aussi ce Nu allongé représentation classique, on sent la référence au Titien et à Manet.

Titien La Vénus d’Urbino 1534 et Manet Olympia 1863 c’est la position classique du nu féminin.

Nénuphars, 1900, gravure sur cuivre Aquatinte en couleur 34,7×34,7 Centre Pompidou

Quelque chose d’étrange émerge du nénuphar : on sent l’influence des séances de spiritisme et occultisme. On frôle le Symbolisme.
Kupka chemine et s’essaye à différentes recherches dont il s’imprègne.

1902 : La Vague

Ceci n’est pas considéré comme un chef d’œuvre au niveau de l’innovation. Mais je vous le montre pour que vous voyez son parcours. Et s’il avait continué à faire ce genre de chose il aurait sans doute vécu plus confortablement puisque c’était ce qui était attendu à l’époque.

PREMIER AXE DE RECHERCHE

1905 Kupka suit des cours de physiologie à la Sorbonne tout en travaillant dans un laboratoire de I. Et dans ces disciplines on étudie les cellules. C’est une incursion dans l’infiniment petit.
Il s’intéresse à l’optique, qui est en lien avec la lumière et la couleur. La mécanique l’intéresse aussi et là c’est le mouvement qui le passionne. Il ajoute à ces domaines : l’histoire et l’archéologie. Ces connaissances en sciences vont changer progressivement, mais radicalement, son œuvre. Par rapport aux autres précurseurs de l’abstraction, il est le seul à amener ce point de vue scientifique. Le microscope lui donne accès à d’autres images de la réalité de la nature. En optique, il constate les effets de la déformation et notamment, sur les objets, corps plongés dans l’eau.

Entre 1906 et 1909 il va faire une recherche et peindre une œuvre qui sera titrée : L’eau ou La baigneuse et plus tard le bain. Une première étude aux pastels et craie sur papier.

Étude pour l’eau, 1906/1909 pastels sur papier vergé, 38×48, Centre Pompidou

On constate que le mouvement, la déformation et les reflets sont plus importants que le sujet « femme dans l’eau ».

L’eau ou La baigneuse 1906 / 1909, huile sur toile, 63×80, Centre Pompidou

Il est passé à l’huile, c’est plus abouti, c’est plus réaliste il met en valeur la transparence et le mouvement de l’eau, la diffraction. Mais il ne lâche pas le sujet, il encore conditionné par le figuratif. Pourtant, il s’autorise à traiter, le rocher et la mer au-dessus du personnage, de manière plus simple en y répétant une sorte de motif, suffisant pour comprendre que c’est la mer. Ce travail est un résidu de sa formation graphique qui était axée sur l’ornementation. Et, accorde toute son attention à la zone inférieure où il joue avec les reflets et la lumière. Là, la facture picturale est beaucoup plus fine et beaucoup plus précise.

L’eau ou La baigneuse 1906 / 1909, huile sur toile, 63×80, Centre Pompidou

Quand on voit ce tableau on n’est pas dans l’abstraction, il y a un sujet. C’est une jeune femme qui est dans l’eau, avec autour d’elle de la nature qui se reflète sur la surface de l’eau. On le constate par les couleurs qui sont dans les verts et les jaunes qui représentent les reflets de la végétation environnante qui est donc hors cadre. (AE) Dès qu’il y a une surface réfléchissante comme un miroir, une vitre, un plan d’eau, … il y a un plan moins 1 puisqu’il est à l’extérieur du tableau. C’est bien ce qui intéresse Kupka c’est ce reflet qui va être déformé par le mouvement de l’eau que la femme remue et qui font des cercles concentriques qui déforment la réalité qui est hors cadre.

On constate ici que Kupka pose un questionnement sur la réalité des choses, de l’espace autour de lui. Pour cela il utilise différents moyens : la réflexion, la transparence, le mouvement, la déformation.

Le titre de ce tableau est un leurre, le sujet n’est pas une baigneuse ni même l’eau, le sujet c’est la déformation de l’espace qui, si on y regarde bien, est méconnaissable. C’est le premier pas de Kupka : proposer à voir un espace différencié

Un autre tableau  va contribuer à l’élaboration de son œuvre abstraite :

La gamme jaune – 1908 – 79×79 cm, huile sur toile, Centre Pompidou

Kupka n’est pas encore dans l’abstraction, il y a encore un sujet. On sent une avancée progressive vers un espace auquel on a pas accès visuellement et un questionnement lié à la réalité de l’espace et des éléments qui s’y trouvent.

Un autre tableau  va contribuer à l’élaboration de son œuvre abstraite :

Parallèlement à son travail sur la déformation de la réalité, il va entreprendre un travail sur la couleur. Dans ce tableau le cercle chromatique est restreint et pour l’époque c’est une proposition qui n’est pas convenue. Ce n’est pas réel, même malade on n’est pas comme ça.
C’est important quand on regarde une œuvre de se poser la question de sa réception au moment de la création. Ce n’est pas comme cela que l’on peint un portrait en 1908. Et même aujourd’hui le, la citoyen.ne lambda trouvera probablement que c’est n’importe quoi. D’autant que Kupka ne propose pas d’environnement, d’espace autour de son personnage. Mais pour un public initié cela pose moins de problème.

Kupka se concentre sur une théorie de la couleur proposée par le chimiste Chevreul mort en 1889. Nommé directeur de la Manufacture des Gobelins il fera de la recherche sur la couleur et proposera en 1839 une loi dite des contrastes simultanés, dans un livre titré : De la loi du contraste simultané des couleurs et de l’assortiment des objets colorés.
Le ton de deux plages de couleur paraît plus différent lorsqu’on les observe juxtaposées que lorsqu’on les observe séparément, sur un fond neutre commun.

C’est cette théorie que les Impressionnistes et surtout les Pointillistes vont exploiter pour construire leurs tableaux. Ci dessous un lien pour comprendre, expérimenter.

https://www.123couleurs.fr/exp%C3%A9riences/exp%C3%A9riences-vision/ev-contrastesimultan%C3%A9/.

Kupka fait cette recherche à Paris mais d’une manière beaucoup plus confidentielle.

DEUXIÈME AXE DE RECHERCHE

1910 Théoriquement, dans l’état des lieux actuels de l’Histoire de l’Art, c’est la date clé de l’apparition de l’abstraction avec l’aquarelle de Kandinsky.

Kupka La môme Galien  1910 – 108×110 cm, huile sur toile

Kupka fait encore un sujet, celui-ci n’est pas représenté de manière conventionnelle.
Dans ce tableau Kupka fait un pas de côté et tente un essai qui fait penser à l’Expressionnisme.  (HA) L’expressionnisme est un mouvement de la fin du 19eme et début vingtième siècle. Les artistes tendent à déformer la réalité objective par le prisme de leurs sentiments. Ils simplifient et déforment les formes. Voir Le cri d’Edvard Munch.

Le rouge fait un peu penser au fauvisme, c’est une couleur extrême mais, les fauves n’auraient pas choisi une couleur aussi terne à l’arrière.

Toujours en parallèle à cela, il continue à illustrer des livres : L’homme et la terre d’Elisée Reclus, Les Erinnyes de Leconte de Lisle, Cantique des Cantiques, … et surtout Prométhée. Pour lequel il va faire des gravures, des aquarelles.

Il se sert de ses connaissances archéologique et puise dans l’Antiquité Égyptienne, avec un rapprochement du Symbolisme. (HA) Le symbolisme : fin du XIXe siècle, foyers principaux : France et Belgique, il s’oppose au naturalisme et remet l’imaginaire et le fantastique, l’occultisme au goût du jour. Le symbolisme propose d’explorer l’invisible du monde, non sans un certain mysticisme, et fait prévaloir l’idée et la subjectivité. Les symbolistes vont introduire la scène dans un paysage qui est plus ou moins reconnaissable.

Ce qui est très novateur : c’est l’absence de contexte, l’espace est vide. Il privilégie le sujet. Techniquement il commence à faire des propositions novatrices. : Le positionnement en contre plongée, le hors cadre. Procédés que l’on pourraient relier à une influence de la photographie qui est en plein essor. Cependant il n’y a pas de témoignage de cette influence sur son œuvre. Pour rappel Kupka est très cultivé, au sens où, il s’intéresse et suit différents cursus pour étoffer sa culture générale. Dans l’aquarelle, il introduit ses dernières recherches sur les aplats de couleurs.

Il affirme que l’illustration est :

« un genre qui peut fort bien figurer dans les plus hautes sphères de l’art. Le livre est un véritable ami de l’Homme. Lorsque les proportions chantent, que les équilibre sont heureux, que le blanc des gravures fait entendre un soprano, soutenu par l’alto ou la basse des noires typographies, l’illustration ainsi comprise n’est pas indigne d’un grand artiste. Mais combien le comprennent ? Quel champ magnifique laissé en friche »

Les bases sont posées.

PREMIER PAS

Le premier pas, 1909 / 1913 (83,2×129,6) Huile sur toile, MOMA New York

On n’est pas certain de la date, sur la fiche signalétique du MOMA ils disent qu’une date apparaît sur la toile : 1909.

Que retrouve-t-on de ce que l’on a vu précédemment?

  • Traitement des couleurs dans dans un cercle chromatique restreint avec des contrastes assez forts.
  • On sent que cela se situe dans un espace mais celui-ci n’est pas illustré. Absence de contexte pour pouvoir se situer.
  • Le hors cadre, la forme majoritaire qui est le cercle blanc est hors cadre. En 1909, s’autoriser un hors cadre pour la forme principale et en plus la décentrer est un fameux défi
  • On voit des cercles rouges et bleus qui sont posés de manière régulière sur un cercle imaginaire, ils sont eux mêmes entourés, traversés de halo pointillés verts circulaires posés irrégulièrement. Sur la gauche un cercle rouge interrompu sort aussi du cadre. Tous ces éléments sont mis en place de manière rigoureuses et pour certains, ils se superposent.
    On a l’impression que cela bouge, rayonne, vibre, … il y a du mouvement.

Micro ou Macro ? cela dépend de la sensibilité de chacun. D’aucun.e y verront un espace microscopique révélé. D’autre penseront macro, et le cerveau reptilien peut aussi prendre les commandes par nécessité de reconnaître quelque chose, il va se référer aux images spatiales. Mais Kupka n’indique rien.

Pour nous rassurer, stabiliser les choses, Kupka utilise une forme précise : le cercle qui devient disque. Il les multiplies de manières différentes et les place de manière précise.

Ce n’est pas pour rien qu’il titre le tableau « Le premier pas » il quitte vraiment le figuratif et entre dans l’abstraction. Certains historiens de l’art évoquent l’occultisme. On sait que cela l’a intéressé et que, comme Mondrian et Kandinsky, il a été un temps intéressé par la Théosophie. Cependant au temps de « L’assiette au beurre » il est passé à l’anarchisme et ensuite s’est mis à l’étude des sciences. Mais Kupka n’explicite rien.

1910 Kupka propose :

Plans par couleurs, 1910 / 1911 (109×99,5) Huile sur toile, Centre Pompidou

On est donc dans un retour à la semi-figuration, et par trois procédés techniques à savoir : la couleur, la lumière et la facture picturale. Kupka met en place cette figure féminine dans une ambiance colorée, lumineuse et floue. Comme si elle était dans une pièce où il y aurait une lumière un peu particulière, comme si il y avait un voile devant elle.

(VOC) Figuratif : il y a un sujet, cela figure quelque chose qui nous apparaît comme évident. Abstrait : il n’y a pas de sujet, on ne reconnaît rien de significatif. Semi figuratif : on perçoit, devine un sujet mais il est traité de manière non figurative.

Si on repense aux autres précurseurs :
Mondrian vas pas à pas vers la synthétisation et puis quand il a décidé de ses critères artistiques, il ne va plus jamais revenir à la figuration.
Kandinsky va lui aussi y aller progressivement et ne reviendra pas au figuratif.
Malevitch lui est passé du jour au lendemain du figuratif à une croix noire sur fond blanc et au Suprématisme. Et on a vu qu’a un moment il revient à une forme de figuration du fait de la censure sur son travail abstrait par le pouvoir.

Kupka fait donc des allers retours.

  • Combien de plans ?
    Pour rappel : un plan c’est une portion d’espace dans lequel il y a des éléments. Notre grille d’analyse esthétique nous propose de placer une vitre entre les plans mais nous impose 2 règles : 1) les plans se déroulent de nous vers le fond du tableau; 2) la vitre ne peut couper aucun élément.

On dirait un seul. Certains pourraient en voir 2 voire 3.

Il n’y a pas de vérité absolue à moins que l’artiste n’ait indiqué la manière de recevoir son œuvre. Et au cas où elle, il n’a pas laissé d’indications toute proposition est valable du moment où elle est argumentée au moyen de notre grille d’analyse.

2 plans seraient possibles à cause de la lumière qui vient du fond : on justifierait en disant qu’il y a un espace dans lequel il y a le personnage et quelque chose de flou devant elle mais où ? On ne sait pas bien déterminer si il y a vraiment une séparation, et dans le fond, l’ambiance est plus claire ce qui nous ferait prendre conscience d’un autre espace.
Une autre proposition : une perspective rabattue en bas à droite qui va jusqu’à une ligne horizontale qui pourrait être la ligne de séparation entre le sol et le mur, on dira alors qu’en plus de la perspective rabattue, il y a une perspective chromatique et aérienne, tout doit être cohérent dans l’argumentaire.

KUPKA, dans sa démarche, commence progressivement à déstructurer son sujet en formes géométriques, tout comme Mondrian. De plus, il commence aussi à mettre à mal le procédé « perspective ».

Si on considère qu’il y a plusieurs plans, comment la perspective est-elle donnée ?

Par deux moyens :

  • Perspective chromatique, charge colorée qui est plus diversifiée, plus vert et bleu à l’avant et jaune vers l’arrière, il y a une grande différence entre le choix des couleurs.
  • Perspective aérienne : l’ambiance lumineuse est moins forte devant qu’à l’arrière, on aurait tendance à dire que la lumière provient d’une fenêtre, elle est plus vive, plus jaune, plus intense à l’arrière.

Mais attention : pas de perspective linéaire.
Il y a des lignes, des verticales et des horizontales et même des obliques mais aucune ne va vers un point de fuite : condition nécessaire pour avoir de la perspective linéaire.

Dans ce « Plans par couleurs », on retrouve une préoccupation qui se répétera dans l’art de KUPKA : l’organisation de l’espace en tranches verticales. En termes de gestion de l’espace, ce sera un peu particulier.

PREMIÈRE INFLUENCE :

Il va aussi progressivement déformer et déstructurer ses sujets. C’est une démarche  que l’on retrouve au même moment chez les futuristes italiens.

(HA- Mouvements) Le FUTURISME, qui s’étale de 1909 à 1920 en Italie, sera un courant parallèle chronologiquement au CUBISME qui lui se développe en France et durera moins longtemps. Le Futurisme va mourir de sa belle mort à partir du moment où il va être récupéré par MUSSOLINI qui en fera un art d’état et dès lors, le Futurisme sera perçu comme un art de propagande.

Giacomo BALLA, lignes en mouvement et succession dynamique, 1913 – 68×49 – Détrempe

Ce n’est pas de l’abstrait, il annonce un sujet. Et en effet on voit des hirondelles et ce qui intéressent Balla c’est le mouvement et sa répétition. C’est ce qui intéresse les Futuristes le mouvement, la dynamique, le changement, la vitesse, le progrès mécanique, …
Le propos des futuristes sera d’amplifier le changement qui se passe dans la société, notamment par l’industrialisation et la machine. Ce qui les intéressera sera la décomposition du mouvement.

(HA)Voir les travaux de Muybridge.https://fr.wikipedia.org/wiki/Eadweard_Muybridge

BALLA Giacomo Les chemins du mouvement, séquences dynamiques, 1913
(96×120) Huile sur toil

BALLA utilise des lignes ondulantes sur l’horizontale, des formes géométriques pour rendre son sujet plus ou moins compréhensible, et pour le simplifier. On peut ne pas voir où sont les hirondelles si on ne nous donne pas le titre, on sent toutefois unanimement du rythme et de la dynamique.

En termes de gestion de l’espace, il n’y a qu’un seul plan. En termes de perspective : il n’y en a pas.

Les FUTURISTES vont donc déstructurer le sujet en formes géométriques et commencer à ne plus utiliser des repères d’espace comme entre autres, la perspective. Mais ils ne cherchent pas et n’iront pas vers l’abstraction

C’est la première influence que KUPKA subit avec d’une part cette fragmentation du sujet et d’autre part avec le fait que l’on s’autorise à ne plus utiliser les points de repère habituels de l’espace par l’absence de perspective.

DEUXIÈME INFLUENCE :

DELAUNAY Robert – Manège de cochons – 1922 – huile sur toile 248/254cm – Centre Pompidou Paris

(HA-Mouvements) L’ORPHISME : est une terminologie donnée par Apollinaire dans un livre intitulé « Les Peintres cubistes ». En France, au début XXeme siècle, le mouvement qui a du succès est le Cubisme et en Italie c’est le Futurisme. Apollinaire parle, en faisant référence à un mouvement précédent, d’impressionnisme des formes. Les époux Delaunay eux, définissent l’Orphisme en parlant de « peinture pure simultanée ».

Sonia, épouse de Delaunay, relate la genèse des œuvres de son mari :

 « Robert voulait regarder en face le soleil de midi, le disque absolu (…) Il se forçait à le fixer jusqu’à l’éblouissement. Il baissait les paupières et se concentrait sur les réactions rétiniennes. De retour, à la maison, ce qu’il cherchait à jeter sur la toile, c’était ce qu’il avait vu les yeux ouverts et les yeux fermés, tous les contrastes que sa rétine avait enregistrés. « Sonia, je vois les points noirs du soleil”  disait-il. Il avait découvert les taches en forme de disque. Il allait passer de la couleur prismatique aux formes circulaires. » 
Sonia Delaunay https://awarewomenartists.com/podcasts/sonia-delaunay/

Quand on parle de « passer de la couleur prismatique aux formes circulaires », on fait référence à la théorie de la couleur de Newton qui découvre la diffraction de la lumière et les matérialise sur un disque, son approche est purement physique. Goethe va lui soutenir une approche plus « spirituelle » et parlera de la perception humaine et se basera entre autre sur la longue histoire de la peinture.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-chemins-de-la-philosophie/newton-goethe-et-schopenhauer-les-theories-de-la-couleur-7216159

Delaunay établit un nouveau code de perception de lumière ou de couleur qu’il associe aux formes circulaires que les objets vont adopter (parce qu’il a eu tellement de lumière dans les yeux que cela va déformer le sujet). Il parlera de transition vers la couleur constructive. Et dira que l’art se construit uniquement à partir de la couleur et de la lumière.
Pour Delaunay, les futuristes créent l’illusion, un simulacre de mouvement. Cela ne l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse lui, c’est la perception qu’on peut avoir des objets, l’association de la couleur et de la lumière. Il traduit cette démarche en cercles.

Robert Delaunay, Hélice et rythme, 1937, huile sur papier (72/83 cm) Centre Pompidou.

Dans cette œuvre, Kupka est intéressé par le mouvement, la répétition , la décomposition de l’objet en éléments géométriques avec une faveur vers la courbe. Courbe, cercle, ovale. Et le hors-cadre, on est encore une fois dans l’idée du zoom et que les éléments peuvent se développer à l’infini hors du cadre.

Kupka a connaissance du travail des futuristes et des Delaunay et on peut considérer qu’il subit une certaine influence. Il continue à travailler de son côté et fait des propositions.

KUPKA -Touches de piano, Le lac, 1909, (79/72) Huile sur toile, Galerie Narodni Prague.

Le besoin de faire du sens nous invite à reconnaître des éléments comme : les cercles dans l’eau, la barque, de la végétation qui se reflète dans l’eau.
On perçoit également le travail en vertical que l’on a vu précédemment avec « Plan par couleurs ». On a une réminiscence du sujet.
Et à bien y regarder on voit les touches de piano en bas à droite.

Sans titre, on dirait relativement spontanément : abstrait. Et puis vient plutôt le terme « semi figuratif » induit par le titre et une observation plus fine.

Kupka va progressivement franchir le pas, le contexte s’y prête.

Madame Kupka parmi les verticales, 1910-11, 133/84 cm, MoMA de New York

On perçoit un visage humain noyé dans des verticales colorées typique du travail de Kupka.
Les couleurs en harmonie, vibrantes peuvent faire penser aux fauves. Et au « Portrait de femme à la raie verte » de Matisse.

Henri Matisse, Portrait de femme à la raie verte, 1905 (40,5×32,5) Huile sur toile.
Musée d’art Copenhague

Les journalistes disaient que Matisse était incapable de représenter la réalité. A quoi il répondait que c’était la réalité parce que l’ombre était verte. Donc, il l’a peinte verte mais d’un vert significatif. Et il s’autorise à partager cette idée en n’utilisant pas les codes classiques du travail des ombres et des couleurs. La gestion de l’espace est réduite à des tâches colorées.

En termes de gestion de l’espace, il n’y a pas de plan. Un plan signifie qu’il y a une portion d’espace . On ne sent pas la matérialisation du corps. On n’a même pas le modelé du visage. C’est terriblement perturbant. Même nous, habitués aux analyses, nous aurions eu du mal à nous autoriser à dire qu’il n’y a pas de plan. On est tellement conditionné à dire qu’il y a de l’espace qu’on aurait tendance à dire qu’il y a un plan.

Mais quand on réfléchit, le plan est une portion d’espace avec de l’épaisseur. Ici, c’est plat, il n’y a pas de prise d’espace. Parallèlement à ce que font les futuristes et les Delaunay (Robert et Sonia), Kupka continue aussi à chercher et à faire des œuvres perturbantes.

Ordonnance sur verticales, 1911/1920, 58/72 cm, Centre Pompidou.

La verticale devient une ligne récurrente chez Kupka.

Dans son livre « La création dans les arts plastiques ». Kupka en dit :

« Coupées en angle droit ou par des diagonales, les verticales donnent une impression d’ascension ou de descente,…. Solennelle, la verticale est l’échine de la viedans l’espace, l’axe de toute construction. L’horizontale placée dans le haut d’une toile n’est pas à confondre avec celle qu’on trace au milieu ou en bas. C’est chaque fois une autre manière de dire le silence. L’horizontale éveille en nous une idée d’immobilité, de choses couchées, posées, lentes, une idée de repos, d’horizon, de chemin qui s’étend. Celui qui veut dans une construction y mettre le holà, fera tomber une bonne verticale. »

On a compris que pour lui la verticale est l’échine de la vie, qu’elle structure, que c’est la colonne vertébrale.
Suivant l’endroit où on place l’horizontale, elle n’aura pas le même impact. Et c’est une belle leçon de structuration de l’espace.
Il différencie bien le rôle de la verticale et le rôle de l’horizontale dans une composition.

On a bien compris qu’avec l’utilisation massive de verticales, Kupka est donc plus dans l’action. Il ne va pas du tout l’exprimer comme les futuristes.

Il y a toute une série d’ « Ordonnance sur verticales ».

Ordonnance sur verticales jaunes, 1913, 70/70 cm, huile sur toile, Centre Pompidou,

Disparition du sujet, on est ici complètement dans de l’abstraction avec une composition rectiligne favorisée par la verticale répétée. C’est l’influence de la musique qui imprègne l’œuvre de Kupka à cette époque et notamment les Fugues de Bach.

Étude pour fugue à deux couleurs, 1911/1912 (20,5×30) Crayons de couleur sur papier. Centre Pompidou

Amorpha  Fugue à 2 couleurs » 1911-1912 (66/66) huile sur toile

Étude fugue en 2 couleurs II, 1912 (17×22,5) Dessin sur papier.

KUPKA est associé à des cubistes. Cette démarche l’intéresse beaucoup, mais il refuse d’être assimilé à un cubiste.

En 1912, il va s’associer à des artistes comme Jacques Villon, Marcel Duchamp, Francis Picabia (qui vont par la suite verser dans le Dadaïsme), et former un groupe nommé « La Section d’Or ». On y parle surtout peinture mais aussi sciences et mathématiques. Le nom du groupe fait référence au nombre d’or, issu de la Renaissance.

Fixation de mouvement graphique 1911 53×23 paste

Position d’un été graphique mobile 1912 200×194

1914, Kupka, bien qu’anarchiste et anti militariste, s’engage et sera sur le front de la Somme, malade et évacué il continuera à résister auprès de ses compatriotes via la résistance et 1918 il repart au combat et fini la guerre avec le grade de capitaine et sera décoré de la Légion d’honneur..

A son retour il poursuit son œuvre, il continue à écrire en tchèque et sera publié en 1923, et seulement en 1988 en français (après sa mort!). C’est pourquoi on tardera à le considérer comme un père de l’abstraction. Le centre Pompidou a cependant misé sur lui puisqu’il a acquis une grande collection de cet artiste.

« Nous distinguons deux grandes catégories d’œuvres plastiques, d’une part il y a celles qui témoignent du parti pris de saisir simplement l’impression des formes issues de la nature, mais il y en a d’autres où le peintre ou le sculpteur nous donne à déchiffrer une pensée spéculative qui se traduit par une combinaison d’éléments plastiques ou chromatiques » 

DEUXIÈME PAS

Kupka continue à travailler. Le mouvement majeur à cette époque est le « DADAÏSME » dont il ne veut pas faire partie. Il retravaille d’anciennes toiles d’où les deux dates pour certains tableaux.

Il va continuer à donner des titres à ses tableaux alors qu’ il n’y a pas de sujet.

1921 : Il fait sa première exposition personnelle qui aura un grand retentissement. Il ne jouera pas de cette médiatisation et continuera à vivre de façon modeste.

1925 : Le machinisme (65/65cm) Huile sur toile

On retrouve la fragmentation d’un sujet que l’on ne reconnait pas. Les lignes courbes représentant les résonances du mouvement par la fragmentation des « cercles ». Les lignes verticales qui génèrent un ordre, une structure. Les couleurs aux nuances différenciées mais en harmonie avec quelques contrastes. C’est plat. On est dans une pure abstraction.

1926 Acier Boit n°2 (46/55 cm) Centre Pompidou

Gamme chromatique limitée, c’est plat, avec de la mécanique, des engrenages. Il y a du mouvement mais c’est différent du futurisme (mouvement où il y a la répétition des éléments, de la défragmentation du sujet et des couleurs diversifiées). Pour les couleurs, on est dans l’harmonie.

Tout ce dont nous avons parlé précédemment est intégré et retravaillé à la sauce Kupka.

1925 La foreuse

Où est la foreuse ?…  mais ce qui intéresse Kupka c’est le mouvement, la résonance,

1928 : Bock syncopé

Syncopé : référence à la musique. On est vraiment dans l’abstraction et le hors cadre est plus que présent avec cette invitation à imaginer que ce n’est qu’une portion d’un système infini. Kupka commence à faire des séries. On y retrouve les éléments habituels. C’est plat.

Kupka rencontre alors :

Fernand LEGER  Composition dans l’usine 1918, 100/81 cm

L’objectif de F. Leger, est de représenter l’emprise de la machine sur la société. Il représentera encore l’ être humain mais sous forme de robot déshumanisé.

Un air de Kupka ? Pas vraiment : les choix chromatiques sont différents, il y a du noir alors que Kupka l’a abandonné et ne le reprendra que bien plus tard. Il y a de la perspective d’objet ce qui n’apparaîtra pas chez Kupka. F. Léger construit son sujet et le met dans un espace complexe ce qui n’est pas le cas de Kupka.

LEGER – Le batelier – 1918, 49/54 cm

Leger dit :

« Je ne sais pas ce que c’est un sujet ancien ou moderne, je ne connais qu’une interprétation nouvelle et c’est tout. »

En 1923 Kupka est nommé professeur des beaux-arts à Prague. Enfin la reconnaissance !

Dès le début du XXème siècle, Paris est le lieu artistique où il faut être. Donc aussi intéressante qu’est la nomination au poste de professeur à Prague, il va continuer à travailler à Paris en accueillant les étudiants de Prague dans l’académie des beaux-arts à Paris.
Un industriel Tchèque Jindrich Waldes va devenir son mécène ce qui va lui simplifier la vie.

En 1935 Kupka entend de nouvelles musiques. celle d’Arthur HONEGGER avec ‘Pacific 231’  . La Pacifique 231 est une locomotive.

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Honegger dit de son morceau musical :

« C’est la traduction d’une impression visuelle, d’une jouissance physique. Elle part de la tranquille respiration de la machine au repos, ensuite l’effort du démarrage, l’accroissement progressif de la vitesse pour aboutir à l’état lyrique du train de 300 tonnes lancé à 120 à l’heure. J’ai choisi la locomotive type Pacific pour train lourd de grande vitesse, de chaque côté 2 roues porteuses, 3 roues motrices, 1 roue porteuse à l’arrière. »

Honegger va regretter que les gens limitent la compréhension auditive de son œuvre à l’image du train, mais avec le titre il l’a induit…

Il dira aussi :

« En vérité j’ai poursuivi dans Pacific une idée très abstraite et idéale en donnant le sentiment d’une accélération mathématique. »

Et ça ne pouvait que plaire à Kupka qui se nourrit de tout et qui élargit ses champs de représentations. Ce qui est vrai pour l’artiste est vrai pour le spectateur.

Parallèlement Kupka va être très influencé par le Jazz.

Étude pour « Jazz hot » 1930 /1935, (17×25,6) gouache sur papier

On retrouve beaucoup d’éléments dont on a parlé précédemment

Il réintroduit le noir.

Jazz hot II, 1935 (60,5×92) Huile sur toile, Centre Pompidou.

L’intérêt c’est la perception des mathématiques, coordonnées, et la structuration de la musique. Il y a une prédominance de formes construites sur la courbe avec des angles et au premier tiers supérieur une petite guirlande de triangles bleu. Sur le côté gauche, on voit également cet amas qui ressemble à un « intestin » élément organique au milieu d’éléments géométriques.

Musique, 1930 /1932, (85×93) Huile sur toile, Centre Pompidou.

Il y a une espèce de rigueur, un champ chromatique dans les bleus. Une prédominance de formes angulaires malgré cette forme circulaire plus ou moins centralisée. C’est plus rigoureux que les précédents.

1936 Kupka va être appelé à être présent dans une exposition nommée « CUBISME ET ART ABSTRAIT », à New York au MOMA. Depuis, Kupka va être connu aux USA et avoir un impact assez retentissant, on parle d’ailleurs plus de lui de ce côté là de l’Atlantique.

Après l’exposition américaine, Kupka va dès lors, être reconnu comme artiste important.

Élévation 1938 (60×66) Huile sur toile

Élévation est un des tableaux racheté en 2019, à Prague, par une tchécoslovaque pour 802.000 €.

Pendant la guerre 1939-1945, Kupka va être contraint de rester à Paris vu sa santé précaire
Après la guerre, son œuvre va vivre une reconnaissance officielle. Invité à Prague pour ses 75 ans, le gouvernement Tchèque va acheter beaucoup d’œuvres.

Autre construction, 1953, (100×81)

Dans « Autre construction », Kupka nous propose un super zoom avec des éléments hors cadre. Ce cercle derrière la bande à ocre multiple qui nous empêche de voir derrière . Et il nous confronte à une composition et une perception d’espace en plan plus que rapprochés. On est dans une proposition qui est fort contemporaine, alors que nous sommes en 1953.

Qu’en est-il pour les plans ?
Si on a besoin d’équilibre on y verra beaucoup de plans. Et pour commencer, il faudra parler du plan dans lequel le spectateur se trouve donc : plan moins un.
Ensuite un plan pour la bande jaune, est-ce une épaisseur de plan ou une représentation verticale ?
Et puis, derrière le cercle avec les verts et encore plus loin les rouges et bleus et enfin le cercle bleu clair au centre pourrait encore être plus loin.
On pourrait ainsi aller jusqu’à cinq plans avec le moins un et quatre dans les tableaux.

Mais on peut aussi décider que c’est plat et que c’est même un plan vertical. Un espace plan vertical au sens strict du terme, donc aucun plan …

Une de ses dernières œuvres :

Deux bleus n°1, 1955 (100×105) Huile sur toile, Centre Pompidou

On y retrouve certains éléments, d’autres ont complètement disparus, la courbe n’y est plus. A nouveau cette perception de l’espace avec des éléments hors cadre, le zoom sur les éléments desquels on s’approche.

Kupka, jusqu’au bout nous intéresse à réfléchir sur la compréhension de l’espace, ou sur la démultiplication des objets, l’exploitation particulière des couleurs qui crée des zones d’énergie différentes. En cela il diffère de Kandinsky, Mondrian et Malevitch.

Vers un PDF élaboré pour l’expo Kupka au Grand Palais en 2018 :

https://www.grandpalais.fr/pdf/Dossier_Pedagogique_KUPKA.pdf