Introduction
Le tableau synoptique du XXe siècle (inspiré de De Boeck, Manuel d’histoire de l’art, épuisé) nous montre que l’on a produit plus de nouveautés dans l’art au XXe siècle que durant les trois ou quatre siècles précédents et on n’y parle que de l’Europe.
En 1910, dans un contexte de guerre imminente, Marcel Duchamp propose les ReadyMade. Puis la première guerre mondiale éclate et les artistes européens qui y voient l’homme s’autodétruire décident de détruire l’art. Ainsi naît le mouvement DADA. Cette définition est évidemment réductrice, simplificatrice mais c’est l’idée centrale.
Les artistes vont s’inspirer de cette autorisation à tout changer, et, dans les années 40-50, des tendances Néo Dada se mettent en place. Plusieurs courants partent de là : Pop Art, Nouveau Réalisme (c’est là que l’on situe Klein parce que son ami Arman en est un des piliers et qu’il en a signé le manifeste ; en réalité, Klein n’est pas dans le traitement du sujet comme les autres nouveaux réalistes). De ce Nouveau Réalisme part l’Art Conceptuel, avec une série de courants qui en sont issus, dont l’Art de la Mémoire avec Christian Boltanski, et on en revient à Klein. Il y a aussi l’Arte Povera, l’Art Corporel (Body Art).
Le Land Art est à côté de l’Art Conceptuel parce qu’il repose en partie sur l’idée, la conception mais les processus et les réalisations sont tellement spécifiques qu’il est préférable de le considérer à part.
Le Land Art est donc un mouvement artistique qui va être considéré comme parallèle à l’art conceptuel. On le classe aussi dans l’art minimal dont le principe est d’obtenir un maximum d’effets avec un minimum de procédés, matériaux, …. ce qui fonctionne pour les premiers land-artistes, les choses vont évoluer par la suite.
Beaucoup d’œuvres de Land Art disparaissent, le souvenir est essentiel pour qu’elles émergent. On retrouve la question de l’immatérialité chère à KLEIN, la question des traces, et surtout, la recherche d’une meilleure connexion avec l’espace, l’environnement, la nature.
Quelques idées clés
- Importance de l’idée, de l’intention de l’artiste.
- Rejet des règles académiques.
- A l’origine, les land-artistes travaillaient avec des matériaux industrialisés, aujourd’hui ils travaillent avec des matériaux naturels.
- Lien avec la nature et les alertes des scientifiques sur l’état de la Planète dès les années 70´.
- Modification de l’environnement.
- Utilisation de la matière trouvée sur place
- Pour ces artistes, le processus est beaucoup plus important que le résultat. Cependant, certains land-artistes travaillent beaucoup sur le résultat, ce qui dérange les historiens de l’art qui y trouvent des effets esthétisants, séducteurs, plaisants. D’un autre côté, si cela touche les gens, si cela leur plaît… c’est un peu comme Warhol qui faisait des cannettes de soupe parce que cela faisait partie du quotidien de l’Américain de l’époque et que les gens, enfin, se retrouvaient dans les objets, les sujets proposés dans l’art.
Cet aspect est presque inévitable car qui dit résultats, dit traces, et comme cette expression artistique se déroule dans la nature et est parfois éphémère il faut capturer ce résultat sous forme de films, vidéos, cartes postales, posters… Par conséquent, il y a une marchandisation de ce courant artistique qui va déranger. - Le travail sur la notion du temps, de la temporalité, par un grand groupe de ces artistes qui font entrer cette quatrième dimension dans l’expression artistique.
Les futuristes en Italie – courant parallèle au Cubisme au début du XXe siècle – travaillent cette notion de temps. Ils montrent le temps par la fragmentation du mouvement par exemple. La société change beaucoup, la dynamique, la vitesse s’amplifie et les artistes y sont sensibles. Ils illustrent alors la temporalité d’un objet en mouvement.
Les land-artistes, sous un aspect gentillet, joli, agréable, sont plus subtils, plus complexes. Quand on écoute les artistes qui expliquent leur réflexion, leurs intentions, cela dépasse de loin l’image qui apparaît. L’importance du temps se manifeste dans l’éphémérité, la disparition et nous renvoie une fois de plus à cette immatérialité à laquelle Klein nous a sensibilisé.
Cela remet en question la notion d’œuvre d’art. Œuvre posée sur un socle, ou accrochée dans un cadre, unique, pérenne, objet magique. La sacralisation de l’objet d’art va voler en éclat avec les land-artistes, tout comme son accessibilité et la possibilité de le contempler, le garder. - La question de la trace de l’œuvre d’art : si cette œuvre est éphémère et immatérielle, doit-elle encore exister quelque part ? On revient à l’idée du souvenir. Les artistes réalisent ou font réaliser des films, prennent des photos, il faut bien vivre de son travail et pour cela ils le commercialisent via des films, livres, cartes postales, affiches… marchandisation qui fait grincer les dents des historiens de l’art.
SORTIR DE L’ATELIER
On ne traduit pas Land Art en français, on garde l’expression anglaise parce que la traduction donnerait quelque chose comme « art paysager », qui renvoie en français à la création de parcs et jardins.
Les land-artistes sortent de l’atelier. Sont-ils les premiers ? Non, les Impressionnistes le sont et Turner, grand marcheur a amorcé une réflexion. Il ne se séparait jamais de ses carnets et de ses crayons de couleur, avec lesquels il remplissait, au cours de ses pérégrinations, des carnets de croquis annotés. Il retournait ensuite à l’atelier où il produisait ses œuvres. Cela ne fait donc pas longtemps que l’on sort de l’atelier, les Impressionnistes ont pu se le permettre grâce à l’invention du tube de peinture. Ils souhaitent travailler des sujets de la vie quotidienne, les paysages montrant leur transformation à travers la lumière, qui était le sujet principal de leurs œuvres, traduite par les couleurs, le tout avec une facture picturale rapide qui participe au dynamisme de cette lumière toujours changeante.
Klein, avec ses cosmogonies, sort également pour obtenir le résultat du temps, chronos et météo. Les éléments naturels produisent l’œuvre. C’est une deuxième phase dans cette sortie d’ateliers.
Les land-artistes actuels constituent une troisième phase de cette démarche.
Michael HEIZER 1944
Artiste américain.
Il commence par des peintures et des sculptures de petite taille, fin des années ‘60 il quitte New York pour la Californie et les déserts du Nevada.
Sa première œuvre, Double négative attire l’attention et ses projets suivants en font un des artistes phare du Land Art.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Double_Negative_(Heizer)
Dissipate (dispersion). Il présente un croquis. On voit des allumettes avec quelques traces, probablement du scotch. A partir de ce croquis, Michael Heizer reconstitue les formes géométriques qui deviennent des volumes en creux. Les pièces en acier sont produites en industrie et il les fait placer dans des espaces creusés dans le désert du Nevada. De lourds engins motorisés sont nécessaires.
Mise en place du paradoxe
- pièces produites en usine par des hommes / mise en place dans un lieu naturel ou l’homme est absent.
- Œuvre = objet à contempler / placée hors d’atteinte du regard
Dissipate n°2 Sur un trottoir de New-York.
Il n’y a que quelques cercles, traces dans le revêtement d’un trottoir New-yorkais, pas grand-chose, si on ne sait pas que c’est de l’art on peut croire à une trace laissée par un outil lors de travaux… renvoi au minimalisme. La même configuration sera reproduite plus tard, avec le plus grand cercle qui fait 244 mètres de diamètre, dans le désert.
Dans les deux cas la question de l’accessibilité se pose. Pour le trottoir de New-York il faut savoir où cela se trouve et dans le désert il faut inévitablement prendre de la hauteur.

Carl André Altstadt Rectangle, 1967, acier laminé, 100 pièces de 50×50 placées sur 2,5 m x 10m Guggenheim
Carl André, sculpteur minimaliste : pose des plaques de métal au sol… on marche dessus !
On marche sur l’œuvre d’art…
HA_23_11_30 suite sur Michaël HEIZER
City est une œuvre monumentale, la plus grande au monde, commencée en 1970 et ouverte au public en 2022 dans le désert du Nevada.
https://www.lemonde.fr/culture/article/2022/09/07/la-city-du-sculpteur-michael-heizer-une-atlantide-du-futur_6140515_3246.html
« City » inaugurée en 2022 alors que Heizer l’a commencée en 1972.
Il l’appelle sculpture, sculpture environnementale, elle est gigantesque : 2,4 x 2,6km.
Son intention : fonder une ville en plein milieu du désert, en référence aux anciennes cités des civilisations d’Amérique du Sud, cela fait penser aux Aztèques, aux Mayas. Il achète des parcelles de désert pour agrandir son œuvre. D’où la durée de construction d’une cinquantaine d’années, exigeant des financements considérables, qu’il passe beaucoup de temps à rechercher. Une grande partie sera financée par le MOMA de New York. C’est gigantesque aussi en matière d’argent nécessaire. Construite à partir de la terre, des roches extraites dans la région avec lesquelles il va faire du béton, l’objet est produit d’une manière industrielle et mécanique. On n’est pas vraiment dans du Land Art comme on va le voir avec d’autres artistes par la suite. Ce sont des édifices disposés les uns à côté des autres aux tonalités grises, uniformes, qui s’intègrent bien dans l’espace, mais qui n’ont pas grand chose à voir avec la nature. Cette œuvre perdue dans le désert du Nevada, amène à la même question vue précédemment, en matière d’accessibilité, avec des restrictions supplémentaires imposées : il faut prendre des réservations et seulement 6 personnes à la fois peuvent accéder aux lieux et les places sont au tarif de 150 dollars. Tout ceci en vue de préserver l’œuvre et l’espace dans laquelle elle se situe.
Le site se compose de différentes pièces spécifiques, des éléments sont externes, d’autres enterrés. Les visiteurs ne peuvent pas prendre de photographies, cela contribue aussi à la rareté.
L’œuvre la plus récente
Auparavant, les artistes se battaient pour être vus, être présentés dans les salons. On trouvait normal qu’une œuvre soit accessible, on ne se posait pas la question. L’inaccessibilité est une nouvelle manière de désacraliser l’œuvre d’art. Si on ne peut la voir, cela remet en question son importance. Seules des photos et des vidéos en sont présentées. Les land-artistes suivants iront plus loin avec des œuvres éphémères qui disparaissent. Les œuvres présentées ici sont conservées, les lieux ont été reconnus comme des sites artistiques importants.
Richard LONG
né en 1945 à Bristol (Angleterre)
De quoi s’agit-il ?
On suggère des lignes d’un terrain de foot…
Au début, quand les artistes sont venus avec ce genre de propositions cela ne s’est pas très bien passé.
Question inévitable « en quoi est-ce une œuvre d’art ? »
Le lien avec le minimalisme est évident : une ligne et rien d’autre.
Souvent, les land-artistes vont exploiter des formes récurrentes. Ils vont traiter un élément assez simple dans toutes ses possibilités. La forme récurrente de Long, grand marcheur, c’est la ligne.
Alors que l’automobile prend de plus en plus d’importance, que les premières alertes à propos du climat sont énoncées par le monde scientifique, il part avec son sac à dos dans toutes les parties du monde et se confronte à l’environnement naturel sans humain. Il y construit des lignes, ou des formes géométriques simples dans les lieux qu’il traverse en cela il transforme, perturbe, l’environnement sans en troubler vraiment l’ordre naturel. Il fait des photos pour en garder la trace.
Comme chez Heizer l’accessibilité n’est possible que si l’artiste communique les informations à propos du lieu et si le public à les moyens de se rendre sur place.
Les différences :
- L’usage de matériaux naturels présents sur le site. On ne ressent pas la force motrice nécessaire comme chez Heizer, Long marche et déplace les matériaux trouvés sur place pour laisser une trace.
- La disparition de l’œuvre. Long introduit la temporalité. Au bout d’un temps plus ou moins long, les éléments naturels provoqueront la disparition des lignes tracées. D’autres land-artistes vont activer cette disparition en créant des œuvres d’une durée de vie limitée.

Une ligne tracée, par la foulée, dans une pelouse de pâquerettes, une ligne tracée par une boule de neige, un chemin brossé au Népal.
Question : quelle est l’incidence de la découverte de la culture Nasca ?
En 1972 il fera deux marches près d’un territoire où sont dessinés des géoglyphes Nasca
Les géoglyphes Nasca sont découverts en 1927 par l’archéologue péruvien Manuel Toribio Mejia Xesspe qui explorait la vallée de la rivière Nasca et les aurait vu du haut des collines. Le premier survol en 1939 fait apparaître des formes géométriques, des animaux. Le système pour les dessiner est le même que celui utilisé par tous les dessinateurs, ou dessinatrice qui souhaite reporter un dessin sur un autre support en en changeant l’échelle.
https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9oglyphes_de_Nazca#Historiographie
Si on voit une ligne dans le paysage, on ne perçoit pas qu’il s’agit d’une expression artistique.
Dans la nature il n’y a pas de ligne droite, une ligne naturelle se forme au gré des obstacles qu’elle contourne. Ici, sinueuse, elle est formée par le lit de la rivière asséchée. Long vient la couper avec une droite. C’est le paradoxe : il crée une ligne droite, une ligne que rien n’arrête alors que dans la nature les lignes s’arrêtent, sont courbes, créent du dynamisme. Intervention minimale pour évoquer un maximum d’idées : comme une référence à la ligne de fuite de la perspective linéaire, la volonté de l’humain à prendre le chemin le plus court, … et aujourd’hui cette phrase que l’on entend souvent à propos de la crise climatique « nous allons droit dans le mur ».
Peut-on parler de traces ? Oui, et cette trace ci perdurera sans doute plus que celle de l’Himalaya, qui est réalisée dans une pente, avec de plus petites pierres soumises aux éléments mettant en péril sa viabilité.
L’œuvre, c’est quoi ? La ligne ? La ligne dans le paysage ? Le cadrage de la photo ? L’angle de vue de la photographie participe-t-elle à ce que l’œuvre peut nous dire ?
C’est l’ensemble. Avec des moyens assez simples, la marche et la mise en place de traces réfléchies dont le témoignage sont les photos, Richard long propose un résultat qui semble facile alors que les questions qu’il propose apparaissent philosophiques, existentielles, fondamentales pour l’Humanité. Y a-t-il ici humanité ? Universalité ? L’humain a-t-il sa place dans cet univers ?
Après la ligne, Richard Long va travailler le cercle. Les artistes du mouvement Land Art utilisent beaucoup le langage géométrique dans une continuité avec l’abstraction géométrique. Le motif géométrique existe depuis les œuvres préhistoriques. En 1970, travailler le cercle, c’est faire un lien avec l’histoire de l’humanité.
Richard Long se retrouve muséalisé, ses œuvres sont achetées et offertes à la contemplation. L’œuvre est désormais accessible, mais on sent un appauvrissement, c’est devenu un objet, il manque le souffle de l’espace naturel.
Anish Kapoor, dans une interview, explique que déplacer des œuvres comme cela n’est pas compliqué : on numérote, on réalise un croquis, tout est emballé, prêt à être déballé pour reconstituer le puzzle. Les artistes désacralisent l’objet d’art.
Long va poursuivre son travail du cercle en revenant à la 2D. Il lance de la terre sur des murs… lien avec l’univers, la terre. L’homme n’est plus au centre de tout.
Robert SMITHSON 1938 – 1973
Spiral Jetty (1970), dans le lac salé du désert de l’Utah. (450 mètres de long, 6650 tonnes de roche)
L’œuvre prend de la place dans l’espace.
Elle est construite avec des pelleteuses.
Quel est le rôle de l’artiste parmi les ouvriers qui conduisent les engins de chantier ?
Warhol fait faire ses écrans de sérigraphie dans des labos, ses assistants passent l’encre pour les impressions. Klein utilise des femmes qui agissent à sa place pour réaliser l’œuvre avec leur corps. Tous les grands peintres, Rubens, Rembrandt étaient à la tête de grands ateliers. Faire faire le travail artistique par d’autres, c’est une démarche qui existe depuis très longtemps, ce n’est pas choquant.
Et l’argent ? Louer l’espace, obtenir la concession et les autorisations, engager des entreprises… Il y a, en amont de l’œuvre, tout un travail administratif et de recherche de financement, mais cela aussi ce n’est pas nouveau il y a toujours eu des commanditaires, des mécènes.
La jetée se termine en spirale, courbe spécifique exploitée depuis la nuit des temps, à la symbolique puissante. Elle est créée dans l’eau, par un empierrement d’1,50m.
Le site est particulier, sa lumière et les couleurs changeantes du lac font vivre des cycles différents à l’œuvre. On entre dans l’idée du cycle de la vie, du temps, de l’univers. Plus qu’une simple ligne, cette œuvre renvoie à des idées d’ordre philosophique, spirituel d’une grande profondeur. On peut penser à l’origine des temps…
C’est un lac salé, des cristaux de sel modifient la couleur des pierres, les algues colorent l’eau.
L’œuvre est parfois immergée, parfois complètement asséchée.
Après 30 ans d’immersion, elle est à nouveau visible depuis 2002. L’intention de Smithson est de générer une réciprocité entre l’œuvre et l’espace. L’œuvre n’existerait pas sans son espace et celui-ci est profondément modifié par elle. Un lien puissant se crée entre les deux. L’entropie, niveau de désordre dans le système, est un sujet de prédilection de Smithson.
Depuis Duchamp, Klein, Rauschenberg, la définition de l’art a changé, ainsi que les intentions, les process et les résultats. On n’utilise plus les mêmes procédés techniques. Certains peuvent considérer que ce n’est plus de l’art et pourtant cinquante ans après la création de Spiral Jetty, on continue à en parler. L’œuvre a un impact sur les limites que les artistes peuvent dépasser pour renouveler la créativité.
Merci à Françoise pour la retranscription.