Introduction à l’œuvre de Yves Klein un artiste qui va bousculer l’art.

Avant de parler de Klein il faut parler de Marcel Duchamp qui va proposer ceci.

Marcel Duchamp, « Porte-bouteilles »
© Association Marcel Duchamp 
© Centre Pompidou /

D’après une photographie prise par Man Ray en 1936 (l’original, perdu, fait à Paris en 1914),
cet exemplaire a été réalisé en 1964 sous la direction de Marcel Duchamp par la Galerie Schwarz à Milan.

Marcel Duchamp va instituer cet objet manufacturé comme étant une œuvre d’art. Cela va complètement modifier notre rapport à l’objet d’art, et également celui que l’on a avec la notion d’artiste. Ces modifications sont la conséquence des actes posés par Marcel Duchamp qui s’autorise sans l’avis de quiconque de décréter qu’un objet manufacturé est une œuvre d’art et de l’exposer en tant que tel, cela provoquera une révolution. Jusque-là et encore maintenant, il faut passer par le système des galeries, des salons, par une reconnaissance selon des critères spécifiques pour être reconnu comme artiste.

Marcel Duchamp dans ce contexte particulier de la première guerre mondiale va avec d’autres artistes dans le mouvement DADA mettre un grand coup de pied dans la ruche artistique. Face à l’autodestruction de l’homme, dans ce contexte de 1ere guerre mondiale, ils considèrent que l’on peut également détruire l’art.

Le choix de Marcel Duchamp pour un objet manufacturé produit à x milliers d’exemplaires remet en question l’unicité de l’objet d’art qui jusqu’à ce moment là est un peu considéré comme un objet magique produit par un être incroyable « l’artiste ».
D’un seul coup celui-ci tombe de son piédestal, cela désacralise sa position, celle de l’objet d’art et par conséquent le monde de l’art.

Il est donc important de prendre conscience de ce tournant important.
Pour celles et ceux qui ont déjà eu le cours sur Marcel Duchamp, ils se demanderont pourquoi le Porte bouteille plutôt que la Fontaine.

Marcel Duchamp Fontaine 1917

En fait ce ne serait pas Marcel Duchamp qui faisait déjà des Ready Made qui aurait eu cette idée, ni même qui l’aurait exécutée mais bien la Baronne Elsa Freytag-Loringhoven.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Elsa_von_Freytag-Loringhoven

«J’appartiens à la civilisation de l’image, mon ambition est de laisser des traces

C’est un artiste complexe. Il a marqué l’histoire de l’art, ses créations et ses prises de position en font un artiste charnière et sa mort prématurée, à trente quatre ans, a laissé un vide, notion qu’il aura travaillé, que d’autres ont sans doute occupé mais probablement pas comme lui dont la créativité fut spécifique.

Ses contemporains et ses suiveurs avaient bien saisi l’aspect novateur de ses propositions. Mais malgré ses écrits, sa démarche était difficile d’accès et il faudra attendre 1980 et le travail d’analyse des textes nombreux et difficiles pour entrer dans son univers, s’en inspirer et emprunter les portes qu’il avait ouvertes.

Zone de sensibilité picturale immatérielle, les monochromes, les anthropométries, les structures éponges, les peintures de feu et le vide sont autant de créations et système de penser l’art qui feront de lui un des piliers de l’art conceptuel qui apparaît dans les années ‘70.

BIOGRAPHIE

Il naît dans un milieu cultivé et artistique, ses parents sont tous deux peintres : le père Fred KLEIN est paysagiste post impressionniste et la mère Marie RAYMOND fait de la peinture abstraite.
Armand FERNANDEZ qui deviendra ARMAN et le futur poète Claude PASCAL sont ses amis d’enfance.

Le judo qu’il pratique avec Arman depuis son plus jeune âge et qu’il va pousser jusqu’à la ceinture noire 4eme dan en allant le pratiquer en Angleterre et au Japon. Il écrira un livre sur le sujet, donnera des cours à Paris et Madrid et bien qu’il envisage de s’engager dans cette activité pour la vie sa voie va bifurquer. Cependant, le judo requiert une connaissance approfondie de son corps et de son positionnement dans l’espace ainsi que de l’équilibre. On verra que cette pratique aura un effet déterminant dans sa démarche. Il dira que le judo est sa première expérience spirituelle.

En 1948, il découvre la Cosmogonie des Roses Croix et avec Claude Pascal ils prendront des cours avec un vieil astrologue.
https://www.rose-croix.org/signification-de-la-rose-croix/
Puis il visite l’Italie et fait son service militaire.

Fin 1949, toujours avec Claude Pascal ils s’installent à Londres où ils pratiquent le judo et où Yves Klein entre en apprentissage chez un encadreur qui lui enseigne les bases de la préparation des colles, vernis, couleurs et la dorure à la feuille d’or. Or qui va devenir une matière importante dans ses créations.

Entre 1950 et 1954 il fait un séjour au Japon pour sa pratique du Judo. Cette pratique va construire sa philosophie qui aura un point de vue plus oriental qu’occidental. Pour les orientaux, l’humain n’est qu’une particule dans l’univers alors que pour les occidentaux depuis la Renaissance l’humain est au centre de l’univers.

En 1954 à Paris il publie son livre sur les fondements du judo mais n’a pas de succès et en Espagne il fait publier « Yves peintures » et « Haguenault peintures » ce sont des gravures monochromes.

En 1955 il va commencer à proposer ses monochromes, le premier ne sera pas bleu mais orange. Il fait la rencontre de Pierre Restany critique d’art.

Yves Klein – Monochrome orange (1955) Pigment pur et résine synthétique sur toile 50 x 150 cm Centre Pompidou Paris

En 1956
A Paris galerie Colette Allendy il expose des monochromes sous le titre « YVES, proposition monochrome ». Il y rencontre Marcel Barillon de Murat, chevalier de l’Ordre des Archers de Saint Sébastien. Il rejoint cet Ordre est adoubé chevalier et prend comme devise « Pour la couleur ! Contre la ligne et le dessin ! »
En août à la Citée Radieuse de le Corbusier il expose avec Jean Tinguely et là ce sera un monochrome rouge.

En 1957 commence l’époque bleue.
Avec Édouard Adam chimiste il met au point et fait breveter son bleu qui devient IKB International Klein Blue.
En octobre sur le chantier de l’Opera Gelsenkirchen il prend conscience de la matérialité des éponges imprégnées de bleu.

Cette année là, il proposera aussi une sculpture aérostatique faite de 1001 ballon bleu qui seront lâché dans le ciel.
Il rencontre Rotraut Uecker jeune artiste allemande qui deviendra son épouse.

En 1958
En avril exposition « Le vide » chez Iris Clert, Paris, il vendra des bons représentant une partie de ce vide. En même temps un lâché de ballon. Un an plus tard dans la même galerie Arman proposera «  Le plein ».

En mai 1960,
Une première « action » saut dans le vide, qu’il reproduira plusieurs fois.

Une exposition à Milan : KLEIN et ARMAN seront avec François DUFRÊNE, Raymond HAINS, Jean TINGUELY et Jacques VILLEGLÉ repris sous le vocable de Nouveau Réalisme par Pierre RESTANY, critique d’art devenu grand ami de Klein, même si KLEIN lui aurait préféré le terme « Réalisme d’aujourd’hui »

Cette année là, il proposera aussi les anthropométries et un monochrome «  monogold »

C’est aussi l’année des premières Cosmogonies réalisées par les éléments naturels, la pluie, le vent…

En 1961
Il réalise 114 peintures de feu

Il a présenté, d’un côté, une proposition artistique que l’on peut qualifier de révolutionnaire « Le vide » et d’un autre côté adopté un comportement religieux, à la limite de l’ancestral.

1961 Ex voto à Sainte Rita offert de façon anonyme au Monastère de Sainte Rita da Cascia en Ombrie.

L’ex-voto est un objet ancestral, il n’est ni novateur, ni avant-gardiste, puisque c’est une mise en boîte un peu à « la Marcel Duchamp » qui est le premier à utiliser ce procédé qu’Arman multipliera par la suite. C’est un coffret en plastique transparent de 22×15 cm qui contient dans divers compartiments du pigment bleu outremer I.K.B, du rose monopink et des feuilles d’or. Et trois lingots d’or de taille différentes reposant sur du pigment bleu. Ces lingots sont le produit des quatre premières ventes de ZONE DE SENSIBILITÉ PICTURALE IMMATÉRIELLE.

https://www.yvesklein.com/fr/textes-choisis/view/16/regard-sur-l-ex-voto-a-sainte-rita-da-cascia

En 1962
Il se marie, avec Rotraut, en grand uniforme de l’Ordre des Archers de Saint Sébastien dont les chevaliers feront une haie d’honneur.

Tableau de la cérémonie peint par Yves Klein et CRISTO.

Il réalise des moulages de ses compagnons de route.

Yves Klein – Portrait relief de Claude Pascal, Arman et Martial Raysse (1962). Pigment pur, résine synthétique et bronze sur panneau dore 186 x 286 x 25 cm Musée d’art moderne de Nice

Yves Klein – Portrait relief de Claude Pascal, Arman et Martial Raysse (1962). Pigment pur, résine synthétique et bronze sur panneau dore 186 x 286 x 25 cm Musée d’art moderne de Nice
Il souhaitait ajouter le sien en finition or sur IKB.

Il est présent au festival de Cannes où l’on projette un film sur lui et son œuvre qui le déçoit et peu après il fait un premier malaise cardiaque. A Paris, le 15 mai il en fait un second et meurt le 6 juin.

Au mois d’août naît son fils.

Nous allons reprendre les différentes typologies pour tenter de nous approcher de l’œuvre.

LES MONOCHROMES

Un monochrome est une expression artistique composée d’une seule couleur. Dans la littérature, Alphonse Allais, poète français, écrit en 1867 l’Album primo avrilesque. L’album est composé de doubles pages avec, d’un côté une seule couleur et de l’autre une phrase.

Alphonse Allais a bien compris qu’une seule couleur pouvait être évocatrice, avoir du sens, sans tomber dans la symbolique des couleurs. Il le fait dans une œuvre littéraire.

Kasimir Malevitch carré blanc sur fond blanc 1918

En art plastique, le premier qui va proposer une expression avec une seule couleur, c’est Malevitch en 1918, avec Carré blanc sur fond blanc. On est chez les suprématistes en Russie, au moment de la révolution. Dans ce contexte de changement profond de la société russe, les artistes vont rejeter tout ce qui est académique pour faire des propositions assez radicales (Rodtchenko, Malevitch…).

Carré blanc sur fond blanc est presque un monochrome, les valeurs de blancs ne sont pas les mêmes. La notion de monochrome n’apparaît pas encore chez Malevitch, il n’est pas encore dans la démarche que va proposer Klein.

En 1955, Yves Klein arrive sur le marché de l’Art et propose un premier monochrome, une surface avec une seule couleur.

A cette époque, l’art est régi par l’Académie mais aussi par les salons, lieux officiels où l’on accepte les œuvres considérées comme l’art de l’époque. Le Salon des Réalités Nouvelles ne propose que de la peinture abstraite. Klein vient avec son Monochrome orange et le salon le refuse, parce que ce n’est pas de l’abstraction !

Si ce n’est pas de l’abstraction, c’est que c’est du figuratif, se dit Klein. Cherchons alors ce que cela figure, quel est le sujet ? Il va définir que sa peinture a un sujet majeur : l’espace.

Question : quelle est son intention ?

Réponse : lui, dans un premier temps, il fait de l’abstraction mais les officiels lui disent que ce n’est pas de l’abstraction. Il recherche donc le sujet de sa peinture.

Il organise en 1957 une nouvelle exposition « Yves Propositions Monochromes » dont le titre met l’accent sur cette notion de monochromie. Avant d’envisager que le sujet, c’est l’espace, on dit souvent que le sujet d’Yves Klein est la couleur.

Pourquoi donc l’importance d’une seule couleur ?

« La couleur pure, autonome, procure un sentiment d’identification complète avec l’espace. »

« C’est le visible de l’absolu. »

Klein veut confronter le spectateur à un espace coloré. Dans son exposition, il choisit des salles où il expose des tableaux d’une même couleur, dans d’autre salles il alterne les couleurs.

Et si aujourd’hui, à la Tate Galery à Londres, il y a la chapelle Rothko dans laquelle sont exposés des tableaux gris (années 60 -70), Klein était bien le premier à faire une telle proposition, on va le surnommer Yves le monochrome. 

« Les propositions monochromes sont les paysages de la liberté. »

« Les lignes, les plans, la composition sont les barreaux d’une prison. »

Il est dans une opposition majeure à l’académisme. Il rejette les règles habituelles de construction d’une peinture. Ce qui est essentiel pour lui, c’est la couleur, associée à l’espace. Bleu : espace, ciel, mer (il est originaire de Nice).

https://www.yvesklein.com/es/oeuvres/view/697/globe-terrestre-bleu/

Il va faire breveter son bleu : International Klein Blue. IKB

Il constate que le bleu est instable, il ne reste pas homogène. Il veut trouver une solution pour obtenir un bleu qui ne bouge plus. A cette fin, il fait appel à un chimiste, marchand de couleurs, Edward Adam, qui invente, à sa demande, une couleur dont les composants (alcool éthyle-acétate et pigment pur) génère une grande homogénéité sur de grandes surfaces.

Il dit de sa couleur :

« Le bleu outremer est le ciel, la mer, le lointain, le paradis, la révélation, l’éternité. »

Il dit aussi que son bleu est de même nature que celui de Giotto, avec la même intensité.

En 1960, Klein décide de déposer cette formule et de la faire breveter. Lier une démarche artistique à une démarche purement commerciale est très novateur et très choquant à l’époque.
Klein rejette le pinceau, il utilise le rouleau.

– peindre une grande surface
– avoir une régularité
– plus rapide (pas vraiment ce qu’il cherche)
– plus régulier
– pas de trace, pas d’empreinte de lui, pas d’émotions.

La facture picturale de Van Gogh est reconnaissable à 20 mètres, celle de Monet aussi. La facture picturale révèle l’identité de l’artiste. Klein ne veut pas de cela. Il ne veut pas que son identité soit imprimée dans le tableau.

Dans ses monochromes vont apparaître des éponges naturelles.

« Travaillant à l’atelier, j’utilisais des éponges, elles devenaient vite bleues. Je me suis aperçu de la beauté du bleu dans l’éponge. »

« L’instrument de travail est devenu matière première, c’est la faculté de l’éponge à s’imprégner de quoi que ce soit de fluide qui m’a séduit. »

L’éponge qu’il utilisait pour poser la peinture sur la toile se révélait, par le bleu, plus profonde, plus intense, plus intéressante qu’à son départ. Il a donc décidé d’associer la surface plane de son monochrome à des éponges.

Certaines vont devenir des éponges sculptées.

MONOCHROMES / PROCÉDÉS TECHNIQUES

  • Plans : Pas de plan ou, si on se connecte au sujet de Klein, l’espace, il y a un plan infini, incommensurable.
  • Ligne de direction : Il n’y en a pas.
  • Forme géométrique : Il n’y en a pas.
  • Couleur : Une seule.
  • Lumière : La lumière est absorbée. Elle réagit comme dans une sculpture. Elle percute la surface, nous met en contact visuel avec la surface. On est obligé, pour comprendre ce qui se passe, d’associer des procédés d’analyse de 2D et 3D.
  • Facture picturale : Pas de trace.
  • Perspective : Aucune.

Il n’utilise qu’un seul procédé technique : la couleur.

De cette réflexion un autre courant va émerger LE MINIMALISME qui a pour règle d’utiliser le moins de procédés techniques pour obtenir le plus d’effets : « Less is more  » c’est Ludwig Mies van der Rohe architecte allemand et un des directeur du BAUHAUS qui énoncera cette maxime devenue célèbre.

Pour comprendre l’œuvre de Klein, il faut réfléchir, prendre connaissance et maîtriser un certain nombre de concepts. C’est pour cela que l’on va dire qu’il est à l’origine de l’art conceptuel.

Ce qu’il nous montre c’est une portion de la couleur, de ce que cela aurait pu être. Ce bleu amène un aspect vibratoire quand on le regarde intensément.

Il n’y a pas de perspective, pourtant, lorsque l’on est face à un monochrome, que se passe-t-il ? Il y a un espace alors qu’aucun procédé classique pour exprimer la profondeur n’a été utilisé. On en arrive à une prise de conscience : d’un infini spatial, symbolique, philosophique, religieux.

Monochromes Or, esthétique orientale. Différentes couleurs.

Yves Klein – Monochrome orange (1955) Pigment pur et résine synthétique sur toile 50 x 150 cm Centre Pompidou Paris

Ici par rapport au monochrome orange, le bleu est plus performant.

Il ne travaillera plus qu’avec trois couleurs : le bleu/ le rose/ l’or. Il croise sa couleur, dans le but d’obtenir une unité, une uniformité.

Opéra de Gelsenkirchen (Allemagne), 7m sur 20, dans l’entrée de l’Opéra.

Il prépare la surface en relief avec des endroits aplanis, puis il prépare des cercles dans lesquels il pose des éponges gorgées de bleu.

LES PERFORMANCES

En art comme en science, on se rend compte qu’il y a des inventions scientifiques, qui se sont faites, au même moment, dans des espaces géographiques très différenciés et sans que ces gens se soient parlé.

Au niveau artistique, il se passe la même chose. En France, d’un côté, Yves Klein et Alan Kaprow (USA), tous deux vont arriver à une proposition artistique, que l’on va appeler « performance » ou « happening. »

1957 mai : première performance

1er Volet

Yves Klein à côté du « Tableau de Feu bleu d’une minute » (M 41) présenté lors de l’exposition « Yves Klein : Propositions monochromes » à la Galerie Colette Allendy
Au cours du vernissage de son exposition, le 14 mai 1957, lorsque la nuit fut tombée, l’artiste alluma les seize feux de Bengale.

– Dans un jardin, Yves Klein va prendre un de ses tableaux, y mettre des feux de Bengale et les allumer. « Feu monochrome »

2ème Volet

14 mai 1957 galerie Colette Allendy

– En parallèle, (chronométrée) une exposition de ses œuvres s’ouvre dans une galerie.

reproduction de la sculpture Aérostatique de Yves Klein en 2007

3ème Volet (Toujours au même moment, dans un autre espace)

–  1001 ballons bleus sont lâchés à St Germain des Prés.

C’est ce qu’il va appeler la première œuvre aérostatique. Les ballons sont bleus, donc identifiés Klein. Ceux qui lâchent les ballons partagent un événement, ont l’air heureux de vivre quelque chose, moment de joie et de légèreté.

Klein propose une œuvre unique partagée en trois morceaux, temporellement simultanés mais géographiquement séparés. Il fait également intervenir la notion d’espace géographique. Cela aura un impact sur le Land Art : l’œuvre peut être en des lieux différents, par exemple, Christo va faire des actions en même temps aux Etats-Unis et au Japon.

Temporalité : il a été très précis dans le contrôle de l’heure. Il introduit la notion de temps dans l’œuvre, ce qui aura également un impact sur certains artistes de l’art conceptuel, du Land Art et du minimalisme.

L’acte artistique n’existe plus de manière traditionnelle : on n’est plus dans la peinture ou dans la sculpture. Depuis Duchamp et les ReadyMade, on a compris que l’acte artistique n’a plus besoin d’être, c’est le processus qui est important, ce qui se passe pendant la performance mais ici Klein ne fait pas grand-chose, il allume les feux de bengale mais ne contrôle pas le reste. L’artiste prend distance avec la création.

1958 avril : seconde performance
« La spécialisation de la sensibilité, à l’état de la matière première en sensibilité picturale stabilisée » sous titrée : LE VIDE

– Carton d’invitation rédigé par Pierre Restany, (critique d’art, bien connu sur le marché de l’art à Paris) et envoyé avec un timbre bleu à tous soit, 3000 invités. (La reproduction montrée ici est amusante car il s’agit de la carte envoyée à Hartung, un peintre abstrait, tout à fait à l’opposé de Yves Klein.)

– Texte du carton : « Les propositions monochromes d’Yves Klein fixent aujourd’hui le destin plastique des pigments purs. Cette grande histoire de l’époque bleue sera retracée, simultanément, sur les cimaises de Colette Allendy et d’Iris Clert. »

Toutes les vitres de la galerie principale sont peintes en blanc, pour ne pas voir à l’intérieur, et devant la porte, un dais en velours bleu est installé. De chaque côté, deux gardes républicains, en tenue d’apparat, avec plumes et sabres, suggèrent le noble, fastueux, royal, sérieux… et donnent la sensation d’être invités à quelque chose de très important.

Dans la première salle, les invités sont accueillis et reçoivent un cocktail bleu. Klein dira que c’est pour absorber la couleur.

Après avoir bu son verre, on peut rentrer dans la salle où se passe l’événement. Les invités découvrent une salle vide (thème de l’expo) peinte en blanc.

Les réactions majoritaires sont l’incompréhension, la déception, l’agacement, « pour qui nous prend-on ? » « Qui est ce Klein, il se moque de nous ? Complétement fou… »

Autres réactions

– Tinguely y va tous les jours, en disant que c’est l’exposition qu’il faut aller voir : « C’est l’exposition des peintres, » c’est ici qu’il faut venir.

– Albert Camus : « avec le vide, les pleins pouvoirs. » Le vide ouvre à de multiples possibilités.

Le spectateur est confronté au vide, à l’espace.

Yves Klein explique cette expérience du rien : «Un mur sans tableau n’est pas un mur vide mais un mur plein de lui-même, de même, pour un espace vide… » Il ne dit pas la suite, à nous de le faire : un espace vide, plein de lui-même.

Au lieu de représenter des scènes religieuses, des personnages, des bâtiments ou de belles scènes, le sujet de Yves Klein, c’est l’espace.

Ce sujet n’avait jamais été traité comme cela. Encore aujourd’hui, même après Duchamp, de nombreuses personnes ont encore du mal à accepter, et restent très critiques mais cela a ouvert de nombreuses perspectives pour les artistes suivants.

Par rapport à la première performance où il y avait 3 éléments, on constate en plus une mise en scène. Yves Klein est le premier artiste qui intègre la mise en scène dans l’expression artistique. Elle est réfléchie, structurée, ce qui est une grande nouveauté. La scénarisation aujourd’hui fait partie de toutes les expositions et est même mentionnée dans les catalogues.

1959 Témoins / souvenirs

8 personnes ont accepté une transaction proposée par Klein, et signé un contrat avec lui.

« Pour que la valeur fondamentale immatérielle de la zone lui appartienne définitivement, et fasse corps avec lui (celui qui a accepté de jouer le jeu avec Klein) et, d’accord avec lui, il doit brûler solennellement son reçu. 

Yves Klein, le monochrome, doit, en présence d’un directeur de musée d’art, ou d’un marchand d’art connu, ou d’un critique d’art plus 2 témoins,

jeter, la moitié du poids de l’or reçu, à la mer, dans une rivière, ou un endroit quelconque, dans la nature, où cet or ne puisse plus être récupéré par personne.

Dès ce moment, la zone de sensibilité picturale immatérielle appartient d’une manière absolue et intrinsèque à l’acquéreur. »

Sur la photo, nous voyons Yves Klein, des témoins et la personne qui a accepté cette transaction et qui sera le possesseur de cette performance.

Que se passe-t-il ?

Sont présents un acheteur et un représentant du monde de l’art qui va légitimer l’acte comme artistique ainsi que des témoins.

Un reçu est établi en deux parties dont l’une est brûlée. Ce reçu établit la matérialité de la transaction. On jette également la moitié de l’or, l’autre moitié est gardée par Klein.

Le rôle de Klein ressemble à celui d’un shaman, magicien de cet acte artistique.

Que reste-t-il de cette production artistique ? La moitié de l’or, le talon du reçu, les photos et vidéos et surtout la mémoire, le souvenir (immatériel).

Klein inaugure l’art de la mémoire, l’art du souvenir. Se connecter à un souvenir fait émerger des émotions. L’art immatériel crée des émotions et peut rester dans la mémoire des individus. L’art contemporain travaille sur cette immatérialité. Jusque-là, tout l’art s’attachait à la production d’objets.

Il appelle cette performance « cession des zones immatérielles».

Klein illustre, à travers son expression artistique extrêmement novatrice, que l’immatérialité du souvenir peut être plus puissante que l’œuvre réelle présente en face de vous. Aujourd’hui, en 2023, ce souvenir est réactivé dans vos cerveaux. Il y a une permanence de cette immatérialité.

Face à une œuvre d’art, nous vivons des émotions qui restent dans nos mémoires. La nouveauté de Klein est qu’il scénarise le souvenir et en fait une œuvre d’art.

Boltanski La réserve de suisses morts 1990

Quand on vous présente Boltanski, qui travaille sur la mémoire, avec des images qui restent de quelqu’un qui n’existe plus, nous sommes dans la prolongation de ce que Klein a proposé.

On parle de « performances » pour Yves Klein en France et de « happening » (événement qui se passe) pour Alan Kaprow aux Etats-Unis.

LES ANTHROPOMÉTRIES

1960

Performance est un terme qui désigne une forme d’expression artistique en action. C’est cette action qui fait œuvre. Les traces, preuves, reliquats sont : des photos, des vidéos, des écrits, des témoignages, et parfois des objets matériels résultants de l’action.

Toujours sur invitation, les spectateurs sont invités à participer à un événement d’Yves Klein. Ils sont conviés à s’installer dans une partie de la salle où il y a des chaises, séparée d’une partie centrale blanche où il n’y a rien, un grand mur blanc, des cubes blancs de hauteurs différentes et un orchestre.

Yves Klein rentre dans la salle, donne un signe à l’orchestre, qui se met à jouer une œuvre que Klein a écrite et qui s ‘appelle « Symphonie Monoton » : une seule note est jouée en continu pendant 40 minutes. La musique indienne classique du 17èmesiècle est construite de cette façon qui, à l’opposé des musiques actuelles, est extrêmement répétitive, voire lancinante. Au bout d’un moment, soit on sort en claquant la porte, soit on entre en transe, en lévitation….

Trois femmes nues entrent dans la salle. Nous sommes en 1960 et même si la nudité dans l’art existe depuis la nuit des temps, ce n’est pas pour autant qu’elle est acceptée facilement. Elles portent toutes les 3 un seau rempli de peinture bleue.

Klein, en gants blancs, leur donne des instructions et tourne autour d’elles. Les femmes prennent de la peinture, s’en mettent sur le corps, se traînent par terre, montent sur les cubes, se plaquent contre le mur en suivant les indications de Klein.

Après 40 minutes, elles sortent et on voit le résultat. Yves Klein explique alors sa démarche et répond aux questions qui ne manquent pas d’être virulentes.

Ce qui reste ne se limite pas au souvenir, la performance laisse des traces sur la toile sur le sol et le mur, ainsi que la partition de la symphonie Monoton.

Cette performance a été beaucoup travaillée en amont, à l’atelier. Le corps des femmes devient le pinceau. Pendant les anthropométries, Klein porte des gants blancs.

La femme est un pinceau, l’outil qui permet de créer l’œuvre. Il obtient par exemple ceci. (tête en bas, jambes en haut)

Il crée toute une série d’ Anthropométries qu’il numérote en mentionnant l’année : ANT 26 1962… Si on ne voit pas la manière dont le résultat a été obtenu, on pense à de l’art abstrait. Or en réalité, c’est une empreinte, une trace d’un corps humain. C’est une trace de l’humain qui s’est matérialisée. Laisser des traces d’humain, c’est universel. Cela fait référence à l’art pariétal.

Dans les années 60, cela ne passe pas bien devant un public cossu de Paris. Aujourd’hui, encore, ce n’est pas toujours bien reçu ; on peut donc imaginer ce qu’il en était à l’époque.

LES COSMOGONIES

Klein fait le voyage entre Paris et Nice avec sa voiture. Sur le toit, il met des feuilles avec un peu de peinture. Arrivé à Nice, il récupère le résultat. C’est une cosmogonie, résultat du vent, de la pluie.

D’autres cosmogonies seront travaillées avec des matières diverses dans l’espace qui nous entoure : les champs, les pierres, le sable qui laissent des empreintes. Il s’agit de laisser la trace de la nature et des éléments sur la feuille de papier ou la toile. Le temps intervient : temps chronos et temps météorologique. Pour certaines cosmogonies, la vitesse intervient également. L’artiste n’intervient pas, il perd volontairement le contrôle. Cela change radicalement les choses dans le monde de l’art.

Quand Klein parle de cosmogonies, il n’aborde pas la question de l’origine de monde mais de multiples représentations de l’effet de l’espace, de sa matérialisation et du cosmos qui nous entoure.

Quand on voit une cosmogonie, on peut penser qu’il s’agit de peinture abstraite alors qu’il y a bien un sujet : la trace de la nature, de l’espace, du temps. Certains éléments sont contrôlés, d’autres pas du tout.

Il associe également anthropométries et cosmogonies.

LES PEINTURES DE FEU

Anselm Kiefer, aujourd’hui, est un héritier de Klein. Arman a également joué avec le feu.

Klein attaque une toile peinte avec un canon à feu pendant qu’un pompier l’arrose. Le feu révèle le sujet peint au préalable (parfois une anthropométrie).

Le résultat, si on n’est pas informé, peut faire penser à de l’abstraction mais pourtant, on est dans un sujet évoquant l’immatérialité du feu, du cosmos, de l’espace.

Le résultat est souvent esthétique alors que ce n’est pas son but. C’est un art en mouvement, en partie incontrôlable. Il utilise le feu, un des quatre éléments essentiels depuis l’origine de l’humanité. Les toiles sont partiellement ignifugées, de manière plus ou moins intense par endroits. On peut parler de simili-contrôle à la Pollock.

Klein est comme un chaman qui fait le lien entre les éléments de l’univers – le cosmos – et les gens qui voient ce qu’il produit. C’est un passeur.

D’autres œuvres utilisent le feu, il crée des tableaux d’où sort le feu en plantant des feux de bengalis dans la toile ;  ici il utilise un lance flammes, une buse fait monter une large flamme de couleur bleue, rose, or : les trois couleurs de prédilection de Klein.

Son ami Arman, dans sa production, colères et destructions, va travailler aussi sur le feu. Feu Louis XVI, guéridon qu’il va complétement carboniser, mais pour l’éternité. Il travaille de manière parallèle, mais pas du tout dans la même forme.

Arman Feu Louis XV 1985

Ici aussi on pourrait parler d’abstrait, mais ce n’est pas sa démarche. Ce qu’il veut c’est la trace, ce qui reste comme empreinte d’un espace, après y avoir mis le feu.

Il va sortir du monochrome, surtout ici avec la couleur or (1959) qu’il titre « L’âge d’or ».

Il va travailler à la feuille d’or, sur les espaces, et venir, cette fois-ci, avec une matérialisation de la trace, de la condition de la feuille d’or.

Ici des sphères, mélangeant monochrome et cosmogonie.

Ces œuvres ont aujourd’hui énormément de succès parce que l’on fait des liens avec la philosophie orientale.

Hiroshima

Klein fait référence à la bombe atomique : le résultat, l’explosion de la bombe à pulvérisé des corps et à certains endroits on en a retrouvé que la trace fantomatique.

LE NOUVEAU REALISME

Yves Klein va faire partie, avec d’autres artistes, sous l’égide de Pierre Restany, du groupe « Nouveaux Réalistes. » Le NOUVEAU RÉALISME est un mouvement artistique, qui est le pendant du POP ART, en Angleterre puis aux Etats-Unis.

On trouve souvent que c’est la même chose mais le NOUVEAU REALISME va plus loin que le POP ART

NOUVEAU REALISME, car il y a eu précédemment le REALISME, dont les représentants majeurs étaient Gustave Courbet, Millet. Ils illustraient la réalité de leur époque. Le Nouveau Réalisme, exploitera la nouvelle réalité des années 50, qui n’est plus celle des prédécesseurs.

Ce groupement ne va pas vivre très longtemps. Si au départ, ils, elle sont liés par l’amitié et qu’ils, elle partagent les mêmes idées : ils veulent tous montrer la réalité de leur époque. Ils le font de manières tellement différentes que l’unité manque dans leurs propositions plastiques. Et même s’ils s’apprécient beaucoup, viendra le temps où ils partiront chacun.e de leur côté.

Le premier à partir sera Yves Klein qui, par ses propositions artistiques, se différencie complètement de Tinguely,  Arman ou Spoerri.

Tinguely, quant à lui, va faire un happening à New York, qui va s’appeler «L’Hommage de New York» (dont on peu voir une vidéo sur Vimeo), devant le musée d’Art Moderne. Il a fait un montage d’objets, qu’il va faire exploser et s’autodétruire. Il n’aurait pas fait cela s’il n’avait pas été très proche de Yves Klein.

EN GUISE DE CONCLUSION

Yves Klein, a travaillé beaucoup au niveau du langage, du concept.

Sur le site  https://www.yvesklein.com/fr/fondation/   on trouve de nombreuses références à ses écrits et conférences tenues au court de sa trop brève carrière. Il va écrire, très officiellement à l’ONU, pour un projet de coloration en bleu d’explosions nucléaires, aux scientifiques pour fabriquer une mer bleue, car il y en a une noire, une rouge…

Peu compréhensible, utopique… au point de douter de son équilibre mental, mais tellement novateur dans ses propositions, dans sa manière de faire, dans les outils utilisés et ceux volontairement mis de côté. La non relation entre l’idée et l’acte (à nouveau grâce à Duchamp).

Si on devait définir l’art avant Duchamp, Schwitters on dirait : beauté, esthétique, réalisme, traditionnel, historique, religieux, figuratif, matériel, académique et l’objet doit être unique. C’est La définition de l’art, celle qui date depuis l’antiquité, et qui n’a pas de raison de ne plus être aujourd’hui.

Mais Duchamp, Schwitters et ses suiveurs, Klein, Beuys,  apporteront de nouvelles propositions, acceptées ou non:

  • une démarche
  • une idée
  • un ressenti (avant aussi)
  • une trace
  • objet pas unique
  • éphémère
  • trace immatérielle, (reste dans les souvenirs)
  • ne travaille pas forcément seul
  • pas nécessaire de produire
  • avec des témoins
  • mettre en scène
  • devenir l’objet de son art

Dans La peinture Feu,  la notion d’esthétique n’est pas abolie. Des artistes conceptuels, travailleront selon une démarche, d’ordre intellectuel, mais ce n’est pas forcément eux qui agiront et obtiendront des résultats esthétique ou non. Mais, l’esthétique n’est plus une obligation.

Klein était convaincu de ce qu’il faisait, ce qui rendait son travail, sa production expérimentale. Il a fait par ailleurs des projets d’architecture, des recherches sur des bâtiments où il n’y aurait plus de toit car cela empêche de voir le bleu du ciel,… c’est parfois irréalisable … on est ailleurs.

La non faisabilité de l’idée, quand on n’arrive pas à mettre en œuvre, est quelque chose qui va fortement marquer les artistes.

Aujourd’hui, comme Panamarenko, qui se lancera dans des projets de constructions, sous-marin, avion, voiture, qui ne fonctionnent pas. Ce qui est intéressant c’est le chemin pour aller jusqu’à l’idée et c’est Klein qui l’a initié.

Le résultat est-il obligatoirement nécessaire? Grande question, jusqu’à présent il fallait un résultat, une production.

Au Louvre, on peut voir les esclaves de Michael Ange, œuvre inachevée, dont Rodin s’est inspiré, l’idée de ce corps, qui s’extrait de la matière et que, pour Michael Ange, cela aurait été inimaginable de la montrer non terminée. Pendant très longtemps l’idée de finalité, de perception était essentielle dans l’art.

23 novembre 2023

Questions suite au cours sur Klein :

Y a-t-il œuvre dès la conceptualisation, lors de la réalisation ou seulement face au résultat final ?

C’est une très grande question qui apparaît chez beaucoup d’artistes et la réponse sera différente d’un artiste à l’autre. Klein fait émerger ce qu’on va appeler plus tard l’art conceptuel. A partir des années 70, les artistes qui pratiquent l’art conceptuel considèrent que c’est la conception qui est importante et que le processus et le résultat sont secondaires. A partir du moment où ils prouvent que l’idée est faisable, ils n’ont pas besoin d’aller plus loin.

Ce n’est pas encore le cas de Klein. Il sort d’une pratique artistique académique qui demande de réfléchir, d’établir des croquis et d’ensuite produire pour atteindre un résultat. L’idée du processus prend de l’importance chez Klein mais aussi le résultat. Il explique cela dans des conférences aucours desquelles il présente son idée, le process et le résultat.

Dans les années 80, dans les musées d’art contemporain, plus rien n’était présenté si ce n’est des cahiers couverts d’écriture, des plans encadrés, les titres des œuvres, mais rien n’était matérialisé. C’était très perturbant. Aujourd’hui, les artistes ont compris que, s’il n’y a pas de matérialité, cela ne parle pas aux visiteurs.

Peut-on faire un lien entre l’œuvre de Klein et l’artiste Orlan ?

Orlan est une artiste qui pratique le Body Art, l’art sur le corps, principalement sur son corps. C’est assez violent. Après Klein, les artistes vont travailler sur différents matériaux.  Le matériau dont on dispose de la manière la plus immédiate, c’est son propre corps. C’est ainsi que va émerger le Body Art. Il y a le groupe Gutai, au Japon dans les années 50. Yoko Ono, la femme de John Lenon, sera très active ; Marina Abramović, performeuse, également. La violence de la performance, en particulier chez Orlan, pose la question de la limite de l’art : qu’est-ce-qui est de l’art ? qu’est-ce qui relève de pratiques sado-maso ?

C’est sûr que Klein a ouvert des portes qui ont permis aux artistes de s’autoriser… Casser les codes artistiques précédents, c’est ce qui fait avancer l’histoire de l’art depuis toujours. Au vingtième siècle, comment casser les règles ? Matériaux, techniques… les artistes vont trouver des solutions qui parfois sont un peu extrêmes.

L’artiste doit-il se dépasser ou dépasser les autres artistes ?

Se dépasser, toujours ! C’est en sortant de sa zone de confort qu’on apprend et qu’on est dans la création. Si on est toujours dans ce que l’on maîtrise, on devient expert de cet art-là mais apprend-on encore ? En sortant de sa zone de confort, en se dépassant, on est dans une production artistique. Dépasser les autres, c’est une question d’ego. Cela tient à chacun. Prenons l’exemple de Pollock aux Etats-Unis : au moment où il crée son type d’art, grâce au soutien de sa femme Lee Krasner – sans qui il n’aurait pu produire ce qu’il a produit – et au moment où il est reconnu, appelé dans les musées, il reçoit des revues artistiques européennes. A l’époque, c’est l’Europe qui est à la pointe des mouvements artistiques. Ce n’est que lors de l’exode des artistes, en 40-45, que les Etats-Unis vont exploser en terme de lieu artistique. Pollock se tient donc informé de ce qui se passe en Europe, le lieu magique de production artistique, et il lit des articles sur Picasso. Il enrage parce qu’on parle encore de Picasso ! Se dépasser ou dépasser les autres ? Pollock voulait dépasser Picasso. C’est une question d’ego. Picasso, sur cinquante ans de carrière, a changé dix fois de style, a produit on ne sait combien d’œuvres… les juristes travaillent sur le catalogue tellement énorme de son héritage et n’en viennent pas à bout, alors, le dépasser…

D’autres artistes vont passer à côté de cela et seront contents d’être ancrés dans leur propre travail artistique sans se soucier de ce que font les autres.