Dans ce contexte de révolution et de première guerre mondiale, absolu, vide et espace sont les trois mots qui conviennent pour décrire les recherches de Malevitch. Pour atteindre son objectif, il est passé par le cubisme et le futurisme qu’il a assemblé dans ce courant typiquement russe le cubo-futurisme et il a aussi essayé Dada.
Il dira de son carré noir :
« La surface plan est vivante, elle est née. Le carré est un nouveau né majestueux »
« A la première page du nouveau livre du temps, nous plaçons le carré noir comme un mystère. Ce plan nous regarde avec son visage sombre, comme s’il cachait de nouvelles pages de l’avenir. Il sera le sceau de notre époque, n’importe où et n’importe quand, quand il sera accroché. Il ne perdra pas sa face. »
Citation de Malevitch. Extrait de l’émission du 6/09/2014 et de celle du 26/10/ 2013 France Culture.
En parallèle à son Carré noir il fait un Carré rouge qui est encore un peu moins « carré ».
Et il fait aussi ces deux « carrés » qui ne sont ni centrés ni placés de façon symétrique. Le carré noir a un axe vertical alors que le rouge a un axe oblique. L’introduction de l’oblique est intéressante et importante pour la suite. Et pourtant en 1915 ce n’était pas évident d’affronter la critique avec ce genre de peintures.

Frank Stella, Mass o menos (Plus ou moins), 1964, 300×418,
Poudre métallique dans émulsion acrylique sur toile. Centre Pompidou Paris.
Représentant du courant Minimaliste ce tableau est une des voies influencées par le Suprématisme. C’est plat, l’illusion du relief vient de la manière dont les bandes sont posées sur la toile. Le cadre est construit selon le mouvement de la ligne décidé par l’artiste. Le cadre acquiert une importance qu’il n’avait pas précédemment. Ensuite, il tire des lignes régulières en suivant le bord du cadre ce qui induit un effet et donne au cadre une puissance qu’il n’avait jamais eue avant. L’objectif de Stella est d’utiliser le moins possible de procédés techniques pour néanmoins obtenir un maximum d’effets.
Malevitch va encore aller plus loin
(HA) Pour rappel, les dates importantes de l’histoire de l’art sont :
1907 Les demoiselles d’Avignon Pablo Picasso. Œuvre novatrice qui va donner aux artistes l’envie d’aller voir ailleurs…
1910 La première aquarelle abstraite de Kandinsky. Celle-ci est de plus en plus mise à caution. Elle serait antidatée et puis nous verrons plus tard que …
1917 Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch.
Il y a une différence entre les deux blancs. Le carré est sur sa pointe et est un peu plus « bleu » que le fond qui lui tend vers l’ocre. Les deux matières sont légèrement différentes et on a l’impression d’un fin cerne autour du carré.
Citation de Malevitch au moment de l’exposition de ce tableau :
« J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du Suprématisme. J’ai vaincu la doublure du ciel coloré après l’avoir arrachée. J’ai mis les couleurs dans un sac ainsi formé, j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini, le libre espace sont devant vous. »
Et cette fois c’est clair, il le dit, il rejette la couleur. Il n’y aura donc plus que le blanc. Il dit « l’abîme libre blanc » : cela fait un sacré espace. Son intention est tout à fait réfléchie, il n’y a plus de naturalisme, de réalité si ce n’est un carré. Plus de règles traditionnelles de la peinture, il rejette les règles traditionnelles de la composition. S’il avait voulu être encore un peu dans les règles il aurait placé son carré blanc comme sont carré noir au centre, de manière symétrique. Il va à la recherche d’un art qui sort des sentiers balisés et est en adéquation avec le contexte socio-historique dans lequel il baigne.
« La peinture a depuis longtemps fait son temps et le peintre lui même est un préjugé du passé »
Il remet en question la peinture et le statut de peintre.
La troisième stade du Suprématisme est le Suprématisme blanc. Il va réfléchir sur des tableaux qui seront exclusivement blanc.
« Ce troisième stade du Suprématisme s’achemine vers la blanche nature sans objet, vers la blanche émotion, la blanche confiance, et la blanche pureté s’affirme comme le degré suprême de tout état du calme comme du mouvement.»
Les trois stade du Suprématisme sont :
1) le Suprématisme statique
2) Le Suprématisme dynamique dont je vous parlerai plus loin.
3) Le Suprématisme blanc
Dans un premier temps le nouveau gouvernement bolchevique va considérer le Suprématisme comme l’art officiel. Il trouve qu’il manifeste de manière évidente une révolution picturale.
Malevitch et Tatline enseignent tout les deux à Moscou. Et sont reconnus dans leur statut de peintre et de sculpteur et sont très suivis par les étudiants du fait de leurs propositions d’avant garde. Cela ne va pas durer, en 1919, Malevitch et Tatline ne s’entendent plus mais surtout Malevitch va être envoyé en province, la gloire aura duré deux ou trois ans. Il enseigne à Vitebsk et puis fonde le groupe Supremus et s’installe à Petrograd où il dirige la section technique plastique de l’école d’art chargé de recherches de nouvelle formes un peu comme au Bauhaus. A ce moment il s’ancre dans la dimension utilitaire de l’art. L’art doit être accessible au prolétariat et un des moyens d’accès est une production de masse pour que l’art passe entre les mains de chacun.e.
Il y aura production de plusieurs services à thé et à café. Ces pièces ont cent ans et ne dépareraient pas dans une exposition Design aujourd’hui. Ce sont des productions de manufacture d’état et on les trouve encore aujourd’hui dans les ventes d’antiquités. Il fait aussi des propositions architecturales mais qui n’auront pas de succès contrairement à Tatline qui avec le Constructivisme travaille dans la trois D.
En 1924 à la mort de Lénine, Staline va durant quatre années éliminer ses opposants et en 1928 il installe un régime totalitaire avec restriction des libertés, une économie strictement dirigée par l’état et une exigence : l’art doit être au service de l’état.
1927 Malevitch fait un voyage en Allemagne et y expose à Berlin un grand nombre de toiles. Cette année là, le Bauhaus publie un de ses manuscrits : Le Suprématisme, le monde sans objet ou le repos éternel. Il rentre à Moscou laissant la plupart de ces toiles et des carnets en laissant entendre que c’est une sorte de testament car il prévoit d’être arrêté. Staline qui a succédé à Lénine en 1924 met en place un régime politique de surveillance de tous par tous et la vie de Malevitch devient vraiment compliquée.
Il est de plus en plus isolé, au sein même de l’avant garde, nombre de ses pairs étant séduits par les idées du parti qui prône un art prolétarien. Malevitch renâcle et ne se sent plus en adéquation avec l’air du temps et on considère que le Suprématisme disparaît en 1928. Malevitch se refuse à exécuter l’art de propagande qui est exigé et le retour de bâton ne se fait pas attendre, Malevitch et ses suiveurs sont de plus en plus mis sur la touche.
A partir de 1928 il va s’opposer et critiquer toutes les nouvelles décisions du nouveau gouvernement. Entre autre les politiques agricoles, les plans de restructuration qui affament les populations, en bref, à tout ce qui nuira au bien être de l’individu.
1930, il est arrêté et à sa sortie de prison même des proches prennent leurs distances. Il est en effet difficile d’être solidaires dans un régime dictatorial. Et sa peinture sera considérée comme subversive et ses œuvres seront rangées dans les réserves et n’en sortiront plus avant longtemps. Ses derniers amis, dans un soucis de protection, vont détruire certaines œuvres. Ce que l’on voit aujourd’hui est donc une infime partie de sa production.
« Je sens autour de moi le désert, perdu dans la jungle je n’ai trouvé qu’une route vers le salut. C’est ce que tu vois ici, ce carré blanc sur fond blanc. Ce sont mes œuvres les plus récentes. Mon idéal. »
On a bien compris que quand on fait ce genre d’œuvre, on n’est plus dans une démarche intellectuelle qu’émotionnelle. Quand un artiste décide qu’il n’y a pas d’émotion ou que l’émotion que le spectateur va ressentir est une émotion dite négative du type : énervement, on se fout de moi, je n’y comprends rien, cela vaut-il la peine de prendre autant de temps pour faire un carré qui en plus n’est même pas carré…. Quand, cela génère des commentaires plutôt négatifs que positifs. Souvent, les artistes qui ont cherché à provoquer ce genre de réactions sont ceux qui vont être à la source de changements majeurs dans l’histoire de l’art. Ils nous obligent à nous questionner, à sortir de notre zone de confort, nous poussent dans nos retranchements, à nous positionner sur ces questions : c’est quoi l’art, c’est quoi l’objet d’art, c’est quoi un artiste ? Et d’en redonner des définitions. Ce sont ceux-là qui vont créer des ancrages importants dans l’histoire de l’art et permettre que les choses changent. C’est le cas de Duchamp, Picasso pour certaines de ses œuvres, Malevitch, Schwitters, Brancusi, Beuys, Klein, Rauschenberg.
Les artistes qui vont observer une neutralité dans une réflexion intellectuelle, sont ceux qui n’ont pas envie d’exprimer des émotions, mais plutôt d’exprimer des concepts intellectuels et leur but est de provoquer la recherche de sens, de contenus plutôt que de ressentis, d’émotions. Pour cela, il est donc impératif d’avoir des clés pour décoder et comprendre le langage qui est proposé ou sinon cela nous laisse froid.e.s et c’est ce que l’artiste recherche.
Aujourd’hui, aborder les œuvres des artistes cités plus haut est encore confrontant et difficile parce que cela génère du changement dans notre représentation ou dans l’idée que l’on se fait de l’art.
Le troisième élément qui va faire basculer Malevitch dans cette intention d’arriver à une peinture suprême où il n’y aurait plus rien après, c’est le Nihilisme. Le terme existe depuis 1763 et est associé à la théologie chrétienne, puis d’autre s’en emparent, et Tourgueniev écrivain russe l’utilise pour une critique sociale radicale ayant perdu ses illusions face à de nouvelles réformes sociales. Mais c’est avec Friedrich Nietzsche que le Nihilisme prend son sens philosophique et désigne un scepticisme absolu.
Mondrian a été influencé par la Théosophie, pour Kandinsky on dit que c’est le spiritualisme et pour Malevitch ce sera le Nihilisme.
Nihil en latin se traduit par Rien, le néant, l’abnégation, le refus de tout. Dieu est mort, c’est Nietzsche qui le dit. On peut penser que cette philosophie est mortifère, qu’elle mène au néant. Mais en fait quand on parle du Nihilisme, si on s’arrête à cet aspect de la définition c’est limitatif. Tourgueniev qui meurt en 1883, dira que le Nihilisme est un courant d’idées qui émerge de la littérature et se manifeste dans la noblesse russe, la culture des salons où l’on développait la culture musicale, littéraire, philosophique, scientifique, y compris chez les femmes. En 1850, ce courant va caractériser une démarche philosophie et morale personnelle. C’est d’abord sur soi que l’on travaille au moyen de cette philosophie. Mais on va faire un amalgame entre le Nihilisme comme démarche intellectuelle personnelle et le Nihilisme politique révolutionnaire.
Le Nihilisme comme démarche intellectuelle est donc un travail sur soi, qui invite à se positionner de manière réfléchie, claire, ancrée sur tout ce qui apparaît comme inadéquat. Qu’est-ce qui pourrait apparaître comme inadéquat dans le société russe de la fin du 19ème siècle ? Les contraintes, les traditions, les règles, les obligations qui font qu’une partie de l’humanité n’est pas heureuse. En fait c’est un peu comme la philosophie des lumières au 17ème siècle en France. Cela ressemble un peu à cette démarche là, qui invitait à réfléchir, se positionner face à une réalité sociale, culturelle et religieuse. Si dans un premier temps, il y a la réflexion et une prise de position qui peut être contre le fait social, culturel et religieux avec le désir de balayer l’ordre établi. Il y a un second temps, qui est d’importance c’est de proposer un nouveau modèle. Penser que le Nihilisme est uniquement le rejet et le néant est le travers de bien des gens alors que le second temps qui est un temps de reconstruction vers un meilleur est aussi important.
Malevitch connaît les deux phases du Nihilisme et quand il propose Carré blanc sur fond blanc il sait qu’il a jeté tout ce qu’il pouvait jeter. Malevitch a conduit l’art au bout d’un chemin, dans une terre vierge et n’a peut-être pas eu le temps où la liberté d’esprit de le mener plus loin, ailleurs. Il n’a pas encore pensé au monochrome, d’ailleurs même Klein va être pris pour un fou quand il fera sa proposition.
« L’art est une convention comme une autre les beautés de la nature que nous admirons ne sont-elles pas le résultat des catastrophes, des changements plutôt que l’expression des lois de la beauté qui préoccupe l’artiste. Dois-je traiter le coucher de soleil, la colline comme sujet ? Dans ce que l’on appelle nature, il n’y a aucune question n’y aucune réponse. Elle est libre dans son « rien » , seul le Suprématisme représente le rien. »
On a bien compris que : Malevitch a fait un cheminement compliqué pour arriver à une peinture de l’absolu, suprême. Il a des propositions extrêmes avec d’abord Carré noir sur fond blanc et puis avec Carré blanc sur fond blanc il a atteint l’absolu de la peinture. Parallèlement à cela il invente le Suprématisme dynamique.

Kasimir Malevitch, composition Suprématiste n°18, 1915,
vendue en juin 2017 pour 21,4 millions de Livres sterling
Au moment où il montre son Carré noir, il montre également ceci. On est bien dans une peinture abstraite dite « géométrique ». Cela n’a rien à voir avec Mondrian il y a du vert ce que Mondrian ne supporte pas.
Les éléments sont placés côte à côte, il y a une ligne oblique qui dirige le regard et qui génère un déséquilibre et donne une dynamique à ces formes dans cet espace.
On se rapproche de la diagonale dans la construction de la composition. D’autres lignes sont des obliques qui vont dans des sens différents. A premières vue cela a l’air assez organisé et ensuite, plus on entre dans le tableau, plus on constate qu’il n’y a pas de cohérence dans les formes géométrique utilisées, par vraiment de cohérence dans l’association des couleurs et pas non plus dans les axes utilisés. Il crée des croix par l’intersection de fines lignes sur les obliques. Il y a des lignes qui sont perpendiculaires à d’autres mais pas dans l’orientation verticale et horizontale. Il sort de ce que l’on a l’habitude d’utiliser dans le langage géométrique. Et dans cette composition il y aussi un cercle, une ovale, une forme quelconque faites de courbes,… on sent une sorte de chaos « organisé ».
Si nous sommes d’accord pour dire que ces formes sont dynamiques, cela veut dire que cela bouge, et qu’à un moment donné, elles vont sortir du cadre. Malevitch nous propose une portion d’espace dans lequel il y a des éléments qui sont en mouvement. C’est une nouvelle manière de représenter l’espace. Les petits traits en haut à gauche sont là pour aider à la suggestion de dynamisme de la grande masse noire qui serait plus statique sans ceux-ci.
Quand on disait « sortir de l’espace », ici on y est, certaines formes sont hors cadre. C’est ce que l’on a constaté chez Mondrian qui repoussait les formes colorées au bord et hors cadre. Malevitch poursuit son idée de dynamisme et les tableaux évoluent en faisant sortir des formes du cadre. C’est une façon de nous dire que c’est une portion d’espace.
En 1915, faire une proposition comme celle-ci est vraiment révolutionnaire. On retrouve l’espace avec le fond blanc le mouvement des formes avec des obliques toutes différentes.
On constate que les rectangles ne sont pas parallèles les uns avec les autres. Ils vont sortir de l’espace mais ils vont aussi s’entrechoquer. Malevitch veut que le spectateur se projette dans la dynamique des éléments qu’il a mis dans cet espace ouvert.
On peut, en effet, le penser comme un déséquilibre. Il y a la dynamique mais en plus la collision annoncée. Il y une dimension supplémentaire.
La notion d’espace ouvert est fondamentale. Malevitch parle de « construction autonome et vivante » il donne une notion de vie à ces rectangles.
Nous sommes d’accord il y a bien une notion d’espace illimité, comme dans ses autres tableau. La facture picturale sur la gauche est importante en terme de quantité de pigments jaunes et au plus on va vers le haut de cette forme non fermée, au plus le pigment diminue en quantité pour finalement devenir flou et s’effacer au profit du blanc. Il invite à de profondes réflexions alors que fondamentalement il n’y a quasiment plus rien comme procédés techniques. C’est l’introduction du paradoxe, réfléchir beaucoup alors qu’il n’y a presque plus rien.
Les historiens de l’art on réfléchit et proposent cette explication : l’ancien régime (tsariste) avec toute sa lourdeur, toutes les inégalités fait place progressivement à une organisation de la société qui est plus légère mais qui est inconnue. Qui s’ouvre vers des possibles que l’on identifie pas encore clairement mais en 1918 le peuple russe y croit encore très fort. En faisant ce type d’œuvre, Malevitch participe pleinement à la révolution politique que vit son pays et la traite dans ses tableaux, même si il n’y a pas de sujet.
« Tous les organismes techniques ne sont rien d’autre que des petits satellites, tout un monde vivant près à s’envoler dans l’espace, a y occuper une place particulière.»
Quand il parle « des petits organismes techniques » il parle des petits éléments géométriques qu’il utilise et auxquels il confère un dynamisme et qu’il considère vivants.
« s’envoler dans l’espace » c’est le mouvement. Cette toile à cent ans et aujourd’hui encore quand on voit cette œuvre, on la trouve extrêmement moderne et à la limite contemporaine. Aujourd’hui des personnes face à ce tableau se demandent en quoi c’est de l’art. C’est encore problématique et bousculant parce que cela nous sort de notre zone de confort et de notre représentation de ce qu’est l’art.
Y a-t-il une profondeur, une perspective ? La couleur jaune va en se dégradant au fur et à mesure que l’on monte à droite. Il y a des obliques et très vite notre cerveau reptilien fait référence à la perspective linéaire. Mais je suis désolée de vous le dire, c’est un espace plan vertical dans lequel il y a une forme non terminée où le jaune se dégrade progressivement. Il n’y a pas de perspective, pas de plans au sens de l’analyse esthétique, tout cela est plat, vertical. A part un dégradé de jaune, une forme non finie, de la lumière qui vient du fond blanc, il n’y a rien d’autre.
Nous ne tomberons pas d’accord sur l’interprétation de l’œuvre, pour l’un l’art ne peut se résumer à de la cogitation intellectuelle, il faut de la communication, de l’émotion … Et pour l’autre, l’aspect expérimental suffit pour que ce soit de l’art.
Pour faciliter la compréhension de l’œuvre de Malevitch je vous ai présenté les différentes phases du Suprématisme en désordre.
C’est le moment de distinguer les différents Suprématismes :
Carré Noir, fait en 1913 montré en 1915 appartiennent au Suprématisme Statique qu’il abandonnera assez vite.
Ces compositions ci appartiennent au Suprématisme Dynamique qu’il fera en même temps que ses recherches de Suprématisme statiques et Suprématisme blanc.
Carré blanc sur fond blanc, créé en 1917 appartient au Suprématisme Blanc et en est l’expression extrême.
Voici quelques images tirées de ses carnets. On y voit le crayonné rapide, des annotations,
On sent que c’est intellectuel, qu’il y a une démarche complexe. Mais, on sent aussi les recherches de formes, de compositions, de matières. Et si, dans certains tableaux il n’y a quasiment plus rien, on a là une preuve du travail de recherches intenses fournie par l’artiste.
Le spectateur non averti dira « ça ne représente rien » et va penser que c’est simple à exécuter.
Mais c’est justement parce que cela ne représente rien que c’est compliqué de faire quelque chose qui correspond à votre « intention ». Déjà il faut définir une intention et puis représenter cette intention sans avoir de sujet. On voit les annotations qui numérotent le croquis qui montrent que son travail est structuré, organisé. On voit qu’il pense progression, évolution dans sa volonté de montrer le changement dans cet espace de la toile mais également dans la société en train d’advenir.
Il part souvent du bord inférieur gauche et va vers la droite… Il exprime le mouvement par les obliques, certaines vont être orientées en diagonale et on a cette sensation de flottement dans un espace infini et blanc. Depuis un moment je vous dis que « cela bouge » et si vous ne voyez pas que « cela bouge » ce n’est pas grave. En fait dans la réalité cela ne bouge pas. Mais, à un moment donné, dans l’expertise du regard de l’analyse esthétique, on apprend que lorsque l’on utilise des lignes obliques c’est que l’artiste génère une dynamique et que c’est ce qu’il faut voir. Et parmi nous, certain.e.s vont voir que « cela bouge » et que cela va même très vite.
Le blanc est neutre, c’est le vide, le néant, on peut aller où l’on veut et le blanc amène de la lumière. Bien que cinquante ans plus tard Pierre Soulage montrera que l’on peut avoir des noirs lumineux. Mais il lui aura fallu aussi beaucoup de recherches et un moment de révélation.
L’espace est donc le sujet de Malevitch et s’il n’est pas reconnaissable au même titre qu’un pot de fleur sur une table, c’est une entité spécifique.
A l’époque, il y a des théories scientifiques qui émergent où la matière va être étudiée et où l’on découvrira qu’elle contient de l’énergie. Et on parle aussi de dynamique au sein de cette matière. Malevitch est informé mais Kupka (que l’on verra plus tard) s’y intéressera beaucoup plus. A cette époque, on commence à avoir des informations sur l’infiniment petit et et l’infiniment grand.
On constate qu’il y a des moments de maturité où les artistes, les scientifiques, les intellectuel.le.s proposent de nouvelles théories bien qu’ils, elles ne soient pas en relation directe et soient éloigné.e.s géographiquement les un.e.s des autres.
« Le chemin de l’homme. Doit être débarrassé du bric-à-brac des objets, alors seulement le rythme de l’agitation cosmique pourra être observé, alors le globe terrestre tout entier pourra aller se coucher dans sa coque d’éternelle agitation au rythme de l’infinité cosmique d’un silence dynamique. »
« débarrassé des objets » il invite les artistes à se débarrasser du sujet. « Alors seulement » il structure son propos, il y un avant et un après. Les choses se construisent progressivement. Il identifie un « rythme » donc un mouvement, une dynamique, cela bouge. Il parle d’un « rythme cosmique » donc dans un espace. « Éternelle agitation » cela bouge tout le temps. Et d’ « infinité » l’espace est bien infini.
Alors que la politique communiste va se figer, le Suprématisme invite au renouvellement constant. Pas étonnant que politique et art ne se rencontrent plus …
Grande question, qu’en est-il de l’émotion ?
- Chez Kandinsky, abstraction lyrique. On pourra être touché.e ressentir quelque chose.
- Chez Mondrian, abstraction géométrique. C’est l’ordre, la rigueur, structure, pas d’émotion.
- Chez Malevitch, abstraction géométrique. Mais il parle de blanche émotion et donc il y a évocation intellectuelle de l’émotion mais on n’est pas dans le ressenti.
Retour à la figuration. Ce tableau est exposé contrairement à ses toiles abstraites. C’est du Malevitch qui peut être exposé, cela ne remet pas la politique en question. Il faut bien qu’il survive, et gagne sa vie.
C’est une maison mais il n’y a pas de fenêtre et pas de porte. Elle est rouge couleur du communisme donc ça passe, mais le paysage est un désert et le ciel orageux. Le message à bien y regarder est subversif… Mais, les gens ne se posent pas trop de questions et ne connaissent pas l’analyse esthétique selon le modèle enseigné ici.

Kasimir Malevitch, Jeunes filles aux champs, 1928, 106×125, Huile sur toile,
Musée de Saint Pétersbourg
Malevitch revient à la figuration, à la personnification. Il dit que ce sont des jeunes filles, mais au-delà de la robe il est impossible de déterminer le genre. Ce qui personnifie un individu est absent : le visage, le regard. Bien qu’il revienne à une forme de figuration, il nous montre des clones, sans âmes, des robots, il nous fait quand même passer un message qui n’est pas très réjouissant. Beaucoup d’immobilisme, donc exit les changements, exit la révolution.
C’est un autoportrait où Malevitch se représente habillé comme un homme de la Renaissance, il a les yeux grand ouverts et regarde au loin. Sa main droite est positionnée comme s’il montrait quelque chose et son pouce placé à angle droit avec les autres doigts suggère que c’est un carré. Les couleurs sont celles qu’il privilégie, le rouge et le vert.
La structure du portrait est inspirée par les icônes russes et notamment par l’iconographie de l’Odigitria. Qui est une représentation de la vierge qui porte son fils sur ses genoux et le montre de la main droite et indique ainsi la voie à suivre. Le terme Ogiditria vient du grec ancien et signifie « je guide » .
Malevitch est malade et aidé de ses élèves, qui savent à quel point il a été révolutionnaire, vont respecter les dernières volontés de leur professeur en organisant ses funérailles selon ses désirs.
Au dessus de lui son Carré noir sur fond blanc.
Il a dessiné son cercueil et y a apposé un disque et un carré noir.
Ses œuvres ne seront pas montrée en Russie jusqu’en 1962.
C’est l’Europe qui va faire connaître l’œuvre de Malevitch même si on est en pleine guerre froide. L’art de Malevitch ne sera pas pour autant appréhendé à sa juste valeur et il faudra un certain temps et avoir accès à ses écrits et ceux de ses élèves pour analyser toute cette œuvre, la comprendre et en faire une recension ordonnée.
Pour résumer : Il rejette le naturalisme, il n’y aura plus de sujet. Cet absence d’objet lui permet de toucher du doigt le rien. Ce rien qui se manifeste à travers un espace. Et le rien pour Malevitch c’est un absolu. On entre donc dans le paradoxe, le rien qui n’est rien est un absolu qui est le tout. L’absolu c’est tout ce que l’on peut espérer et cet absolu on l’obtient par le rien. Le paradoxe fait son entrée dans la production artistique. Et aujourd’hui énormément d’artistes travaillent en associant des éléments qui sont contraires, contradictoires.
Le mouvement Suprématiste a encore aujourd’hui un impact énorme dans l’art contemporain. C’est un fondateur de l’abstraction au même titre que Kandinsky et Mondrian mais il est en plus un jalon essentiel pour, le minimalisme, Yves Klein, … et pour la suite de l’histoire de l’art.. Sans lui l’art d’aujourd’hui ne serait sans doute pas ce qu’il est.
« Créer signifie vivre, forger éternellement des choses sans cesse nouvelles »
Question : Comment Malevitch peut revendiquer le fait de faire un art pour tou.te.s alors que c’est difficile à comprendre ?
C’est évident que l’art de Malevitch s’adresse à une élite intellectuelle qui n’est pas nécessairement liée à la classe sociale mais qui demande peut-être un investissement en temps et en savoir que les ouvriers n’ont pas la possibilité d’y consacrer ou d’acquérir. Et en cela le but ne sera pas atteint c’est l’une des raisons de sa discorde avec Tatline qui lui avait aussi cet objectif même si il n’était pas évident d’y arriver.
Question : En faisant Carré blanc sur fond blanc Malevitch s’est-il posé la question : et après ?
On considère encore aujourd’hui que Carre blanc sur fond blanc est la proposition ultime de la peinture avant 1960 avec le IKB 3 Monochrome bleu, voir lien ci dessous, de Yves Klein qui sera profondément inspiré par Malevitch.
https://www.centrepompidou.fr/fr/ressources/oeuvre/cAne9x5
Question : Quand on fait des objets produit en masse est-ce de l’art?
Prenons comme exemple le designer Philippe Starck, au départ il produit un objet qui est novateur, révolutionnaire dans sa forme et il est destiné à être utilisé. Il est en soit considéré comme un objet artistique, c’est la définition du design. C’est une forme révolutionnaire de presse agrumes, avec une recherche esthétisante, il dit c’est un objet d’art. Il a un nom Jucy Salif et coûte autour de 80 €, Alessi la firme italienne qui en a le monopole en a vendu 2 millions.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Juicy_Salif
Débat sur l’art :
Est-ce que cet objet est encore de l’art ? Oui, c’est de l’art accessible à tous. En posant cette question, on induit le lien entre œuvre d’art et la pièce unique.
Rodin lorsqu’il crée une sculpture, elle sera reproduite en plusieurs exemplaires numérotés. La question est de savoir à quel chiffre / quantité de production on place la barre pour dire si c’est de l’art ou pas ? Cela remet en tout cas en question le statut de l’objet d’art, d’artisanat ou usuel.
Et puis le capitalisme est passé par là, avec son mirage de progrès pour tous auquel même les communistes ont succombé.
Breughel a fait une quinzaine de Démembrement de Bethléem… ce n’est pas étonnant, à cette époque on est dans un système de commande.
Dans l’imaginaire lambda, l’objet d’art est cet objet « magique », unique que l’on met sur un piédestal afin d’obliger le spectateur à lever la tête pour le regarder. Avec le vingtième siècle il y a beaucoup d’artistes qui vont remettre cela en question et balayer les choses … on pourra même marcher sur les œuvres d’art…
L’art ne devrait-il pas être un savoir faire, un talent, exprimer des émotions, à défaut de cela ce ne serait que de l’artisanat ?
Alors Mondrian ne fait pas de l’art …. Ce qui est intéressant ici c’est que l’on voit que les artistes vont commencer à nous bousculer dans nos représentations : c’est quoi l’art, c’est quoi l’objet d’art, c’est quoi l’artiste. Et c’est l’objectif et donc c’est réussi.
Quand on va dans un musée, se sent on mieux parce qu’on a été bousculé.e, chahuté.e par la vision de choses qui nous ont transporté.e, énervé.e ou au contraire perplexe, désorienté.e, déçu.e par des oeuvres devant lesquelles je ne ressent rien.
Questions sur Malevitch :
Q : Le carré blanc est-il une forme de résilience ?
En 1917/18 on croit encore à ce communisme qui promet des lendemains qui chantent face à cette société russe qui a malmené son peuple et qui a été peu respectueuse des humains, et qui fait une nouvelle proposition politique. Et l’art de Malevitch pourrait être vu comme une réponse, une proposition à cette question… je n’ai jamais pensé à cela sous cet angle là mais c’est une belle proposition.
Q : Malevitch est-il un théoricien de l’art?
Lui ne se positionnait pas comme cela. Kandinsky avait plus cette position là à travers ses livres et sa charge d’enseignement dans le Bauhaus. Malevitch enseigne aussi mais son intention est d’utiliser l’art comme un des moyens de changement sociétal. Il propose des solutions qui sont artistiques pour transformer la société.
Q : Sa peinture est-elle vraiment une menace pour la politique ?
Oui, parce que si on le laisse partager sa pensée nihiliste qui est : on change jusqu’à ce que l’on trouve la meilleure solution et donc c’est une menace pour le pouvoir qui se met en place en 1930 c’est à dire Staline et son hégémonie sur le pouvoir et le peuple russe. Il devient donc un opposant, il faut le museler.
Q : Est-ce que c’est compris par le peuple ? Probablement que non. Même s’il y a une volonté de rendre cet art accessible au prolétariat. Il ne faut pas se leurrer, il y une démarche intellectuelle qui pose encore problème aujourd’hui. Donc il il n’y a pas de raison de penser que cela était plus facile à l’époque. Donc, objectif non atteint.
Livres de Malevitch emprunt possible à la bibliothèque de Tournai par le prêt inter bibliothèque.
A écouter :